Voyages, voyages

Un témoignage de Mme.D,
né(e) le 8 juillet 1931
Mémoire recueillie à

« Un 19 juin, je me mariai. J’ai reçu une lettre, mais je travaillais à 14 ans dans la maison dans la fabrique à Hoenheim. On y fabriquait des fourneaux pour mettre au front en Russie. J’ai reçu la lettre pour aller en Russie faire la guerre. Toute ma classe est partie et personne n’est plus revenu. Je connaissais un type qui travaillait avec moi – il s’appelait Aloïs G. – et je me suis mariée, parce que ma sœur, qui a deux ans de plus que moi, m’a dit: «si tu te maries avec lui, tu n’as pas besoin de partir». Alors je suis restée, je me suis mariée avec lui et trois mois après, c’est lui qui est parti en Russie. Tous les hommes sont partis, et moi je suis restée à la maison. Ce mois-là, je suis tombée enceinte de ma première fille. Il est parti neuf mois. On s’est encore un peu écrit. Il est allé jusqu’à Moscou. Alors, il a reçu une balle dans la cuisse. Il est venu 15 jours et j’étais encore dans le lit avec le bébé. Il est parti de nouveau […]. Il est revenu; il était caché à Herrlisheim et les Allemands sont revenus. Il est allé à la maison, il avait les habits de soldats allemands sous le charbon, emballés dans un grand papier. Il a remis ses habits, il est parti à la gare de Bischheim, pour toujours. Il est tombé en Russie; ils l’ont tué. Alors j’ai reçu ma deuxième fille un an après, Sonia.

 Mon deuxième mari, il était très bon. J’avais 26 ans et je devais attendre sept ans pour me marier avec lui, parce que j’étais veuve. On se connaissait parce que mon mari était marin à Agadir, au Maroc, et moi j’y suis allée en vacances trois-quatre mois. C’est là que je l’ai connu. Je ne pensais pas parce que je ne voulais plus me marier; le premier était méchant. […]

J’avais deux chambres et une petite cuisine – j’avais seulement la place pour une petite table et deux chaises, avec mon premier mari. C’est là où je travaillais qu’ils m’ont donné ça. La maison était à l’émaillerie. Alors, le patron m’a donné ces meubles, je n’ai rien payé. Et quand les juifs sont de nouveau venus, il fallait sortir parce que la famille juive était revenu de l’Amérique. Moi, j’avais une chambre à coucher que ma mère a acheté et une cuisine. Ils m’ont pris tout ça. Le curé de Hœnheim m’a donné des meubles tellement il était gentil. Il était toujours avec les pauvres, mais il est parti. Maintenant, il y a un autre curé. Oui, ça c’est la vie.

Et maintenant,je suis là. C’était l’année dernière, mon mari a encore dit «soyez bonne avec maman, ne la laissez pas seule». J’ai élevé son fils jusqu’à 14 ans et mon mari l’a cherché à l’école à Souffel, parce qu’il voulait lui donner son magasin. Mais lui ne voulait pas […].Vous savez combien de temps j’étais avec mon mari et même pas un baiser? Sept mois! Pas touché! Alors que ma sœur, elle a connu un garçon, aussi un marin, et elle était amoureuse de lui. Elle était deux ans avec lui et il l’a laissée tomber. Alors nous étions ensemble pour danser. A Hœnheim, il y avait une brasserie et en haut une grande salle pour danser. Alors, il a demandé à mon mari: «je peux danser avec Maria?» Mon mari a dit oui, vu que c’était son copain. J’ai dansé avec lui et, en dansant, il m’a dit «Moi je te voulais toi, pas Denise». Je lui ai dis de laisser tomber. Il s’appelait Henri, mon mari, et l’autre aussi: ça faisait Henri I et Henri II. […]

J’ai été  soixante-trois ans avec mon mari,  et l’année dernière, il est parti. Le samedi, on était encore allés chercher des commissions au Match, et le lundi dans la nuit, il a commencé à parler. Il n’avait jamais fait ça. Je me suis réveillée et je lui ai demandé: «à qui tu parles?», mais je n’ai rien compris. Il parlait, il parlait. Alors il s’est réveillé et je lui ai redemandé avec qui il parlait. Il a dit «avec toi», alors qu’il dormait. Alors ça a commencé; le lendemain, il est allé à l’hôpital. Même pas huit jours et il était parti. Il avait le cancer, et ne le savait pas. Dimanche, j’étais encore avec lui; on m’a amenée avec une chaise parce que je ne pouvais pas marcher. Il avait son anniversaire mardi, et jeudi matin à quatre heures, il était décédé.  Moi, j’avais des opérations, et je suis toujours là; le Bon Dieu ne me veut pas. On attend…

Quand j’étais mariée, on a acheté une caravane avec mon mari. D’abord, on en avait une petite, avec les deux filles. Après, elles sont parties. La plus jeune s’est mariée à seize ans. Il fallait encore donner la signature, parce que son mari était l’aîné de quatorze enfants; il ne voulait plus rester dans sa famille, alors ils se sont mariés tôt. L’aînée est restée jusqu’à vingt-et-un ans. Elle s’est mariée avec un homme, et ils sont encore ensemble. […] Elle habite à Bordeaux, dans un patelin. Ils sont à la retraite maintenant. Son mari conduisait de grands camions dans tout le pays. Parfois, il partait quinze jours ou trois semaines, et elle se débrouillait avec les gosses. Chaque fois qu’il revenait, il lui faisait des bébés. C’était comme ça.

Nous avons été trente-neuf ans au lac de Hanau. Nous étions à Schirmeck, avec une grande caravane de douze mètres. On  avait tout dedans, comme à la maison – cuisine, salle de bain, deux chambres à coucher, le salon, enfin bref c’était joli joli. J’aimais mieux ça que la maison, et mon mari aussi.  Moi je faisais du traîneau, et lui du ski. C’est  dommage que j’ai perdu mon mari. Il me manque…»

 

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