Ma vocation de professeur

Un témoignage de M.L,
né(e) le 1 mai 1916
Mémoire recueillie à

« Mon activité professionnelle, c’était l’enseignement. J’ai été professeur de lettres classiques pendant trente-sept ans et demi, si l’on excepte la guerre, parce que pendant la guerre de 39, j’ai été mobilisé pendant onze mois.
J’avais mes activités de professeur, et j’ai été responsable syndical. Ça m’a fait une vie bien remplie. Je suis devenu professeur à l’âge de vingt-deux ans, et j’ai été nommé en 1938 au collège de Sarrebourg, alors que je suis d’origine auvergnate. J’étais un peu perdu à l’époque, parce que c’était les préparatifs de la guerre. C’était l’épisode de Munich; les trains militaires circulaient beaucoup en Alsace. J’ai mis douze heures pour venir de Clermont à Strasbourg. Les trains militaires avaient la priorité, et quand je suis arrivé en gare de Strasbourg, les ampoules étaient peintes en bleu. C’était assez sinistre. Et pendant un an, j’ai exercé mes fonctions au collège de Sarrebourg, où il y avait beaucoup d’élèves, parce qu’il y avait beaucoup de militaires sur la frontière à l’époque. Et puis, j’étais sursitaire, j’avais suivi les cours comme étudiant en préparation militaire supérieure. C’était obligatoire pour les étudiants militaires sursitaires, et à la déclaration de guerre, naturellement, j’ai dû rejoindre un corps. Avec des copains, on s’étaient inscrits pour l’aviation. J’ai fait pendant la guerre un entraînement de navigateur-observateur. Et puis j’ai eu la chance d’échapper aux Allemands; j’ai été démobilisé, et à ce moment-là comme je restais stagiaire de mon poste d’Alsace-Moselle, on m’a donné une priorité pour un poste, et je me suis retrouvé professeur dans le collège où j’avais fait mes études. J’y suis resté pendant la guerre, avec un petit peu de résistance sur les bords. J’occupais un poste vacant, et l’inspecteur général m’a dit: «Vous pouvez être nommé dans ce poste». Je lui ai dit – c’était en 42: «je préférerais retourner à mon poste du collège de Sarrebourg, car j’ai l’impression que j’y serais beaucoup plus utile.» C’était un acte de foi, puisqu’en 1942, la guerre n’était pas terminée; elle n’était pas gagnée. Et je suis revenu à Sarrebourg pendant deux ans, et j’ai été nommé à Strasbourg, au collège moderne de garçons, qui est devenu par la suite le lycée Pasteur. Les collèges de cette époque ont été transformés en lycée en 1960. Quand le lycée de Neudorf a ouvert ses portes, comme j’habitais à Neudorf, j’ai demandé mon transfert. Au lycée de Neudorf, j’ai enseigné de 1960 à 1976, date à laquelle, à l’âge de soixante ans, j’ai demandé mon admission à la retraite.
Ma vocation de professeur m’est venue d’une manière un peu particulière. J’étais de condition assez modeste, et en seconde et en première, le professeur de lettres s’est intéressé à moi. Il a pensé que je pourrais devenir professeur de philo. À ce moment-là, comme on n’enseignait pas le grec dans mon collège, il m’a donné des bouquins pour que je m’y initie. Ensuite, j’ai été en classe de première supérieure au lycée de Clermont. Il n’y avait pas beaucoup de succès chez les littéraires; par contre, chez les scientifiques, il y avait beaucoup d’admissions à l’ENS et dans les écoles d’ingénieurs. Mais chez les littéraires, on n’avait sans doute pas d’assez bons profs. Notre prof de philo en particulier était très ennuyeux. Pendant ces deux années, j’ai réussi ma licence de lettres. Puis, pendant un an, j’ai été maître d’internat au pair. J’ai préparé le diplôme d’études supérieures, qu’on exigeait à l’époque pour se présenter à l’agrégation. Je me suis présenté à l’agrégation, mais je n’ai pas été reçu. Là, j’avais besoin de gagner ma vie, alors j’ai demandé un poste de professeur. [ndlr: Monsieur Longechal, ayant obtenu une licence de lettres, pouvait exercer en tant que professeur certifié, bien qu’il n’ait pas obtenu l’agrégation]. Il y avait pas mal de profs qui, voyant venir la guerre, avaient demandé leur déplacement dans des départements moins exposés. Comme il y avait beaucoup de militaires, il y avait beaucoup de fils ou filles de militaires. Il y avait des effectifs très nombreux, et il fallait des professeurs. Alors, on m’a offert un poste au collège de Sarrebourg.

Pendant que j’étais professeur, je me suis engagé dans l’action syndicale. Je suis devenu à un moment responsable syndical pour l’Académie de Strasbourg pour l’enseignement secondaire. Là, c’est tout un pan de ma vie qui s’est ouvert, car on m’a confié des responsabilités nationales, mais je ne suis jamais allé à Paris exercer ces responsabilités. J’ai pu exercer ces responsabilités à partir de Strasbourg. J’allais souvent à Paris malgré tout, car je suis devenu membre du Conseil Supérieur de l’Éducation Nationale. Nous avions plusieurs combats. Tout d’abord, nous étions très mal payés après la guerre, et la première revendication, c’était d’obtenir un reclassement, c’est-à-dire des salaires corrects. En 1960, après les épisodes de la guerre d’Algérie – ça aussi, dans le syndicalisme à l’époque, ça a interféré – en particulier, j’ai participé et j’ai même organisé les défilés dans les rues de Strasbourg. Un jour, nous étions trois mille dans les rues de Strasbourg pour protester contre le bombardement – pas un bombardement, mais le dépôt d’une bombe – auprès d’un responsable strasbourgeois de l’Union Nationale des Étudiants. C’était un peu compliqué parfois. Et alors en 1960, nous avons obtenu de Michel Debray, qui était premier ministre à l’époque, un reclassement de la fonction enseignante, et on a été un peu mieux payés. Il y avait tous les problèmes de réforme de l’enseignement, et de démocratisation de l’enseignement. C’est à ce moment-là qu’on a créé les nouveaux collèges, et un cycle commun pour les enfants et adolescents de 11 ans à 15 ans. En tant que membre du Conseil Supérieur de l’Éducation Nationale, j’ai été amené à participer à l’élaboration de nombreuses réformes, au moins trois ou quatre pendant mon mandat.

Je suis arrivé en fin de mandat syndical, et j’ai eu envie, à ce moment-là, d’enrichir un peu mon métier. J’ai créé un club dans mon lycée, avec tous les élèves volontaires du second cycle. Ce club s’appelait «le club Rencontres», et visait à favoriser l’orientation professionnelle. Je voulais que les élèves qui administraient ce club prennent des responsabilités. Ils invitaient des gens qui exerçaient un métier, métier qu’eux-mêmes pourraient exercer par la suite – des architectes, des médecins…
Ensuite, il y a eu mai 68. Je n’étais pas assez jeune pour participer, mais j’y ai quand même été mêlé. Comme j’animais ce club, et que les élèves qui exerçaient des responsabilités dans ce club n’étaient pas étrangers aux événements de 1968, j’y ai quand même été mêlé d’assez près. Les élèves venaient me trouver pour savoir ce qu’ils devaient faire. Les professeurs étaient en grève, le recteur était très embarrassé avec les événements de l’université. Il y avait un drapeau noir qui flottait sur le Palais Universitaire. Le recteur consultait les syndicaux assez souvent. Ce n’était pas de tout repos, je peux vous l’assurer. Avec ce club, j’avais une ambition aussi, c’était de faire découvrir l’économie régionale aux élèves volontaires du second cycle qui en faisaient partie. Nous avons organisé ainsi de nombreux voyages à travers l’Alsace, la Moselle, la Suisse. Une année, nous sommes même allés jusqu’en Savoie, parce que la tante d’une des élèves responsables du club avait des fonctions à la Préfecture de Savoie, et qu’elle nous a organisé un voyage jusqu’à Chambéry. J’avais aussi l’ambition de leur faire ouvrir des horizons sur la vie sociale. Alors, ils invitaient de temps en temps des responsables municipaux. Une année, ils ont organisé des rencontres avec les candidats aux élections municipales; une autre année, c’était ceux aux élections législatives. De temps en temps, les élèves du club Rencontres publiaient un journal. On a aussi organisé un voyage à Munich, pour visiter une usine d’optique. Nous logions en auberge de jeunesse, bien sûr. Comme il y avait eu les Jeux Olympiques à Munich l’année précédente, on a visité le stade olympique. On en a profité pour voir pas mal de choses, comme la Pinacothèque. On est allés jusqu’à Innsbruck, où il y avait eu des Jeux Olympiques d’hiver. Comme il y avait un aspect social et moral, on est passés par le camp de déportation de Dachau.
Le soir de la journée où on avait visité l’usine d’optique, le directeur de l’usine nous a offert un repas dans la fameuse brasserie où Hitler avait tenté son premier soulèvement. »

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