Une vie de militaire
« Je suis né à Clamart. J’ai été en vacances en 36, quand il y a eu le Front Populaire. C’était au bord de la mer, on a été en vacances vers l’Yonne. J’ai fait mon service militaire à Montauban. J’étais parti pour un an, et j’ai fait dix-huit mois, parce qu’ils ont remis le service à dix-huit mois. J’avais vingt ans. Avant, j’ai travaillé un an dans une ferme. C’était emmerdant. Maintenant, ils ont du matériel sophistiqué – avant, c’était les chevaux qui tiraient la carriole, et pas le tracteur. Fallait suivre, on labourait le terrain avec la charrue. Maintenant, hoplà, on fait quarante mètres d’un seul coup. Ça change beaucoup. J’en ai eu marre; j’ai dit à ma famille que je rentrais à la maison. Surtout, j’étais pas payé; c’était pour me faire gonfler un peu l’estomac. Il faut dire que j’étais pas bien épais.
Quand j’ai terminé mon service militaire, je suis rentré à Clamart. J’ai repris le boulot. Mais ça allait plus, l’ébénisterie de mon père a fait faillite. Je ne me suis pas occupé de ça. Et puis, comme il devait partir au Maroc, on est tous partis avec lui. Ça devait être en 57-58. On fait cinq ans facile, et puis j’ai trouvé une souris. Je me suis marié, quoi. J’ai même pas été à son enterrement. Enfin bref. Il y avait plus de boulot au Maroc, parce qu’ils voulaient leur indépendance. Alors pour les Français, il y avait des plus hautes places là-bas, mais on les foutait à la porte aussi. Il y avait plus de travail. Mon père en a retrouvé un, mais pas moi. Alors, je me suis réengagé à l’armée. J’étais ébéniste au Maroc. On faisait des meubles, des chambres à coucher, tout le bataclan. On faisait cinquante chambres; après fallait les poser. On partait un mois, et on les installait dans des logements. Quand je me suis réengagé, j’avais du travail. Le contrat était signé, et j’ai été obligé de partir dans l’armée.
Quand j’ai quitté l’ébénisterie pour aller dans l’armée, j’ai dû rentrer en France. J’ai été affecté au premier régiment à Pau, chez les parachutistes. J’étais déjà parachutiste avant, donc j’avais pas besoin de faire de stage, tout ça; j’étais déjà prêt. Je suis venu à Montauban, et puis c’est tout. J’ai travaillé là au début. J’étais militaire, mais comme y avait pas la guerre, on faisait rien. Si, il y avait l’Algérie, donc j’ai fait ça un petit temps à Pau. Après, je suis parti un petit temps en Algérie. J’étais obligé d’y aller; c’était un service à faire. Alors je suis parti – Alger, le Maroc, Tunisie. Pendant combien de temps, je ne m’en rappelle plus. Je suis parti, mais je sais plus où que c’était. C’était en Algérie – j’ai été à Alger, surtout dans la campagne. Pas dans les villes. On était dans une ferme, couchés là-dedans. C’est pour ça que ça me fait pas peur à moi, de coucher ici. L’autre qui a peur de montrer son zizi parce qu’il est tout nu, moi j’en ai vu d’autres. […]
J’ai été en Algérie pendant je sais pas combien de temps. Ma femme était au Maroc. Et puis après, mes parents sont rentrés en France aussi. Je sais même pas où ils ont été, chez ma grand-mère je crois, à Clamart. Ma femme a été avec eux. Elle pouvait pas rester toute seule au Maroc; je ne sais pas ce qu’elle aurait fait. Si, il y avait ses parents, mais c’était pas ses parents qui l’intéressaient, c’était moi. J’ai demandé à rentrer en France, et j’ai été muté à Tarbes. Là, j’y suis resté quinze-vingt ans. Sylvie [ndlr: sa femme] m’a rejoint. Mon fils Philippe est né à Lourdes, l’autre fille, Carole, aussi, donc je peut pas dire que je suis pas saint (rires). D’ailleurs, on y allait souvent, vu qu’on habitait à dix-neuf kilomètres. Quand quelqu’un venait chez nous en vacances, on l’amenait faire une visite à Lourdes, obligé. On allait visiter la région. C’est pour ça qu’à l’Eglise, j’y vais (rires). Enfin, j’y vais juste pour les enterrements. Le prochain que j’irai, ce sera pour moi, peut-être dans quatre-cinq ans. J’ai quatre-vingt-quatre ans. Y a une fin; on y pense plus souvent qu’au début. Parce qu’on sait quand on arrive, mais on sait pas quand est-ce qu’on repart. On vous dit: «vous naîtrez tel jour», on sait que c’est tel jour, mais l’autre chose, on sait pas si c’est tel jour ou tel jour. Comme ma femme, elle est partie faire des courses, et elle est tombée dans le magasin. J’ai pas été à l’enterrement, j’ai été à rien du tout. Je l’ai appris que quinze jours après, moi. Elle a été incinérée. Les gosses, ils m’en ont même pas parlé. Ici, on me disait «ta femme, elle est morte», j’disais: «c’est pas vrai». Je savais pas, et puis après, on n’était pas obligés de me le dire. Ça, c’est déjà un détail, un gros détail. Parce que là, j’ai été muté en Allemagne, remuté en France, remuté en Allemagne, remuté en France. […] Pendant que j’étais à Strasbourg, les Pâquerettes, ça n’existait pas. Ça a été construit entre temps. Avant, y avait trois clubs de boules; c’était un machin de sport avant.
[…]
J’étais à Baden pendant dix ans, et puis là, je suis reparti encore. J’ai plus les papiers sur moi, donc je peux plus savoir dans quelle région j’étais. Mais je sais que je devais venir ici au magasin d’habillement. On était dans une caserne, mais c’était pas intéressant. Alors, j’ai connu des copains ici. […] On jouait aux boules. C’est des amis qui m’ont fait jouer aux boules. On est partis là-dedans, puis je suis resté. On évoluait dans les bureaux ; j’étais pas le président, mais presque. J’ai tenu là-bas pendant presque dix ans. Et puis, j’ai été obligé de partir aussi, parce qu’à l’armée, ils m’ont dit de partir en Allemagne. Bon, c’est pas tout à fait dans l’ordre, hein, c’est mélangé. Je suis retourné en Allemagne, puis je suis revenu ici. Le CBS, il était là-bas, et y avait plus personne. Alors on pouvait plus le reprendre. […] Ma femme, elle s’occupait, elle jouait aussi aux boules. Elle était au championnat de France. Plutôt que de rester assise sur un banc à picoler, elle venait aussi aux boules. Bon ok, on buvait aussi quand même. C’est pour ça, les gens que je connais ici, ils me reconnaissent pas, mais moi je les reconnais.
La rue là-bas, où y a la piscine au Wacken, j’étais là, aussi. Ils ont fait des maisons maintenant, et les intérieurs c’est pas tous les mêmes. Là, ici, c’est des pièces. Là-bas, c’étaient des alvéoles, où on couchait avec juste un lit dedans, pour coucher un type. Là, ici, on peut vivre, c’est une façon de dire. On peut vivre, on peut mettre un réchaud si on veut. On peut y casser la croûte. Ici, c’est l’année dernière que j’y suis entré. Et avant, j’étais chez moi, à Hautepierre.
Vous me prenez à froid, là, parce que c’est tout mélangé, tout tortillé. »

