Une vie engagée dans la résistance: X/Le père de Marie-Jeanne
Mémoire recueillie à Lyon
Dans les camps à Saint Genis, il y avait des français et des juifs. Papa y a été d’ailleurs.
Il a aussi été dans un camp près de Paris. On a eu très peur. Il est arrivé, on ne sait pas comment, il n’a jamais voulu nous le dire, à s’échapper, il est parti comme officier de la résistance dans les Alpes.
A la maison, on n’avait pas de nouvelles, on se faisait un mauvais sang d’encre.
Puis un beau jour, on recevait six œufs frais qui venaient des fermes où Papa passait.
Papa a été prisonnier très souvent, très longtemps, jusqu’au moment où il a pu s’échapper pour de bon, il a pris un groupe de résistance dans le Vercors. Sinon avant c’était affreux, et comme il disait toujours c’était presque que par des français que les choses étaient rapportées. Lamentable !
Il y avait à l’archevêché de Lyon, dans le fond du jardin, une maison préfabriquée. Il y a eu des choses très belles.
Je me suis trouvée nez à nez avec une femme dont je savais qu’elle vendait des enfants, je peux vous dire qu’on se sent mal ! Et à côté de ça, il y a des gens héroïques !
– Dont vous faites parties !
Dont j’ai fait partie ! Mais pour moi c’était normal.
On partait de Francheville, on devait rejoindre le fort Bruissin, il y a un petit jeune qui s’est mis avec nous, qui boitait terriblement, je me suis dit il ne faudrait pas que ça retarde tout le monde et alors là est-ce un français, est-ce un allemand, je n’en savais rien mais il a été tué devant nous. C’était affreux. Affreux ! Voir quelqu’un tué devant soi c’est horrible. Il a été tué pour des choses pas chouettes…mais j’aurais préféré qu’on le punisse autrement qu’en le tuant.
Je pense aussi à une femme du village à qui on aurait donné le bon dieu sans confession mais qui était capable de dire n’importe quoi. Il fallait se méfier d’elle comme pas d’une ! Je la rencontrais souvent en allant chercher le pain alors j’avais du coup des tas d’histoires drôles à raconter pour ne pas rentrer dans le sujet.
A Francheville, il y avait un bon groupe de résistants. Les rencontres se faisaient chez grand-mère Tronel qui avait une villa à Francheville, c’était très commode !
On a vécu de ces journées ! Je me demande comment on les a vécues…
Je n’ai pas eu la croix de guerre, je l’ai regretté ! J’ai eu la légion d’honneur mais je m’en fiche épouvantablement, j’aurais préféré la croix de guerre !
Un jour, j’ai permis à un petit garçon juif d’être sauvé. Il y a eu plusieurs petits garçons mais celui-ci était fantastique. Il narguait les allemands ! Il est mort depuis, il a été déporté en Allemagne et est mort là-bas.
Ça, des groupes de résistants, il ne faut pas compter le nombre de gens qui ont été déportées en Allemagne…
Permettre à des enfants d’aller voir leurs parents aux camps, c’était pénible. Ils ont servi à tant d’expériences, d’expériences soi-disant médicales…horribles !
Bon sang, on a vécu des années…douloureuses !
Papa avait disparu de la circulation, on ne savait pas où il était, s’il était mort ou vivant puis un beau jour on a eu un petit signe de vie par quelqu’un qui l’avait vu, il était dans la résistance du Vercors. Mais nous on se rongeait ! J’avais 17-18 ans, j’étais encore une gamine !
Pouppy a vécu un peu en dehors de tout ça, pouppy c’est Paulette, elle devait avoir 10 ans, elles voyaient des gens arriver pour dormir puis repartir le matin mais ça ne l’a pas troublé.
Ah ça il y a des gens qui n’ont pas été courageux. Savoir que la liberté d’un pays est en jeu, que notre propre liberté est en jeu…
Je me rappelle un jour, j’étais sur le quai de la gare avec mes louveteaux qui avaient tous leurs foulards et leurs bérets. Est arrivé en courant un garçon qui m’a dit « sauvez-moi ». On lui a attaché un foulard dans le cou et on l’a monté dans le train avec nous. On n’avait ni son nom ni rien, ça pouvait être un traître ! On a réagi comme ça.
Quand on pense que les Allemands avaient tout le pain qu’ils voulaient sans ticket alors que nous on avait 250 grammes par jour, il n’y a pas de quoi aller bien loin…
Le jour où la boulangère nous dit « passez par l’arrière pour partir », les autres sont partis avec leur pain sous le bras, bien pesé, bien calculé, et moi de l’autre côté elle m’attendait avec un sac qui paraissait lourd, il y avait plein de pommes de terre sur le dessus et une grosse miche de pain !
La nourriture était chère ! Les pâtes, la viande, c’était des tickets. Heureusement qu’on avait les jardins de grand-mère ou il y avait une réserve de pomme de terre, une réserve de carottes et des cardons qu’on gardait pour Noël.
On a vécu des jours, je n’aurai pas le courage de les revivre maintenant. Je n’ai plus l’âge non plus d’accord.
Quelques fois je râle devant mon pain du petit déj qui est trop dur, je me dis « tu aurais bien été contente de l’avoir ! ».
Mais ce sont des années magnifiques que l’on a vécu, magnifiques et douloureuses. On a eu des tas d’amis qui ont été tués et on les a enterrés.
Et puis on devait deviner qui étaient les vrais bons français et les mouchards. Ce n’était pas évident !
Un jour, j’étais chez grand-mère dans l’Isère, au lieu de sortir directement par la porte de la maison qui donne en plein village je suis passée par la porte de derrière. Il y avait un renard dans une caisse qui sentait mauvais mais qui était gentil comme pas un. On passait devant chez Joséphine, on passait devant le jardin plein de prunes et on en donnait au voisin tant et plus. Joséphine nous guettait, c’était une vieille fille, un matin elle nous appelle : elle m’avait préparé une tartine avec de la confiture. Elle me demande de la manger dans le jardin alors on l’a mangé ! Et quelquefois la boulangerie en face de chez nous nous donnait tout ce qu’on voulait ! Il y aurait eu des allemands ça aurait mal tourné…
On a connu des moments superbes, ça a été des années extraordinaires !
Si je devais le faire une deuxième fois je crois bien que je ferais encore la même chose !!


