Une vie engagée dans la résistance: VI/Les retrouvailles

Un témoignage de Marie-Jeanne T.,
Mémoire recueillie à

Concernant le petit garçon, on est arrivé à avoir des nouvelles des parents car il y avait des parents juifs qui recherchaient leurs enfants.

Il y a un grand hôtel qui fait l’angle de la place Bellecour, un beau jour on nous disait « Monsieur, Madame untel [Madame le plus souvent], voudrait bien savoir si vous avez dans votre groupe son petit garçon. » Comme il y avait tout le monde en récréation, ce n’était pas spécialement commode.

Je me dis on verra bien à l’attitude de l’enfant. Je lui dis, « on a une visite pour toi », on ouvre la porte du salon et il se jette dans les bras de la femme. C’était donc bien sa mère.

Mais il y a des fois ce n’était pas vrai, les enfants nous disaient qu’ils ne connaissaient pas cette dame.

C’était souvent dangereux.

Quand nous sommes partis avec 5 ou 6 enfants, j’avais dans mon sac, tout prêt, un béret de louveteau pour pouvoir immédiatement les déguiser en louveteaux comme les autres car c’était le seul moyen pour qu’ils passent. Je leur disais de ne pas trop parler du passé, de leurs parents, de ce qu’ils attendent de l’avenir car vous ne savez pas aux oreilles de qui ça peut arriver.

De temps en temps il y avait des retrouvailles émouvantes.

Un jour une dame arrive, elle avait un type étranger, elle me demande de voir le petit untel et me dit son nom en juif. Je lui ai dit que je ne connaissais pas alors finalement elle se ravise et elle dit « je sais qu’il est chez vous madame, je sais qu’il vous a donné deux noms, son nom juif et son nom français, je suis sa mère je voudrais bien le voir ».

Il faut croire et ne pas croire à la fois, c’est épouvantable. Je vais alors chercher le garçon : « il y a quelqu’un qui voudrait bien te voir », dis-je à Samuel Dreyfus alors qu’il s’appelait Jacques Dupont. J’avais un peu peur, je rentre avec lui au petit salon, je me suis dit tant pis si j’ai l’air de regarder comment sont les effusions familiales mais ainsi j’avais une preuve de leur identité. J’avais toujours quelqu’un qui s’occupait de la ferme en bas de la propriété, je lui demandais de venir s’occuper du jardin. Il savait alors ce que ça voulait dire et quand il voyait que je passais du grand salon au petit salon où on peut parler tranquillement, il se rapprochait et se tenait près de nous.

Il y a eu des officiels allemands qui sont venus, je prenais alors l’air le plus bête que je pouvais avoir, faisant mine de ne pas bien comprendre leur français que je comprenais en fait très bien. Alors à un moment je leur disais que je ne comprenais plus.

On a des moments imprévisibles mais qui dans le fond se sont toujours bien terminés !

Un jour j’étais en Tunisie avec mon école. Arrive un matin la directrice et demande à voir tel enfant en demandant son nom en français, elle arrive en maillot de bain ! Ça nous a un peu surpris mais on a rien laissé voir, j’ai parlé du beau temps, de la mer si agréable à se baigner, enfin j’avais tout un baratin sur le temps du pays et finalement la description qu’elle me faisait je lui disais que je n’avais pas d’enfants ayant cette allure mais laissez-moi votre adresse si jamais ça vient je vous avertis, ce qui était très mauvais.

C’était le moment où en France on raflait les juifs et on les emmenait en camp de concentration, il fallait sauver le maximum au moins d’enfants sinon de parents.

Les enfants on les a tous sauvé finalement, les parents pas sûr.

On a appris un jour la mort de monsieur et madame untel, monsieur dans un camp en Allemagne, etc. Des choses pas très jolies…

Et de temps en temps la mère revenait en disant « j’ai des papiers au nom de Madame Untel », un nom français, « j’ai déclaré à la mairie mon nombre d’enfants avec leur âge, j’ai déclaré mon grand garçon ». Alors je suis allée chercher le gosse qui a mis du temps à reconnaître sa mère qui avait vieilli d’une façon épouvantable. Elle avait pris tous les cheveux blancs en moins d’un mois, et ce n’était pas de la teinture…

On les a présenté l’un à l’autre, ils se sont reconnus, ils ne s’étaient pas vu depuis longtemps, presque un an.

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