Une vie engagée dans la résistance: VIII/Le devenir des familles juives sous la 2nde guerre mondiale
Mémoire recueillie à Lyon
Les ¾ des enfants étaient dans des fermes, les parents ayant dû s’absenter pour le père prisonnier de guerre, la mère pour gagner sa vie avait trouvé du travail dans un hôtel et faisait les chambres.
Alors ils nous payaient de temps en temps. Par exemple une mère dont l’enfant était dans nos fermes, elle venait nous voir de temps en temps et nous apportait des œufs frais.
Il fallait bien les faire manger tous ces enfants !
Tous ces garçons en grandissant sont partis rejoindre des camps de jeunesse. Il y avait deux sortes de camp de jeunesse, il y avait des camps nazis et les camps français.
Alors on les envoyait aux camps français, la veille à bicyclette j’allais le voir et lui expliquais en long et en large ce qui allait lui arriver le lendemain. J’y allais à bicyclette parce qu’on ne conduisait pas et je n’avais pas mon permis et on économisait de l’essence.
Alors là ça passait bien, un jour je suis passée en ayant sur mon porte-bagage arrière un petit garçon assis, je l’emmenais chez le dentiste. Il avait peur, il ne voulait pas y aller, ne voulait pas dire son nom.
Je suis restée avec lui, je suis arrivée et j’ai dit « nous avons un petit garçon du camp qui a très mal aux dents. » Il n’a pas demandé plus de détails. Heureusement ! J’en tremblais, je me demande comment j’ai supporté nerveusement de tant trembler ! J’ai tant tremblé !
– vous étiez courageuse !
On n’y pense pas à ce moment-là. J’y pense maintenant en me disant, est-ce que j’aurais le courage de le faire ? Mais à ce moment-là, on trouve du courage là où on n’en a pas, l’important c’est de les sauver.
Pour les nourrir j’avais heureusement une ferme qui était à côté qui appartenait à grand-mère, il y avait des fermiers depuis des années. Je les avais mis dans la confidence, j’avais dix enfants pendant quelques temps, il fallait que je les fasse manger, je n’avais pas de tickets de pain, alors ils déposaient comme ça dans les fermes des pommes de terre au four en robe de chambre, des plats très nourrissants pour les enfants.
J’ai été très aidée ! Ils ne posaient pas trop de questions heureusement car ce n’est pas facile d’improviser un mensonge à chaque fois…
N’empêche qu’on les a bien fait travailler parce qu’une fois qu’on les renvoyait en ville à leurs parents ils pouvaient facilement rentrer en 6ème. Ils n’avaient pas perdu leur temps chez nous.
Il y avait des filles aussi qui étaient plus peureuses que les garçons.
Arrivait quelqu’un qui sonnait au portail et qu’on ne connaissait pas, toutes les filles rentraient dans la maison, elles allaient dans le terrain de jeu et s’amusaient tranquillement tandis que les garçons tout curieux allaient voir qui étaient ces messieurs qui arrivaient. Les filles, elles se sauvaient alors je leur disais « dis-donc si moi qui suis une fille je me sauvais avec vous, qu’est-ce-qui se passerait dans la maison ? » -« ah, c’est vrai ».
J’avais toujours l’excuse de dire que les filles étaient dehors en train de jouer ou qu’elles étaient en cours de cuisine, ce qu’elles adoraient. Et nous ça nous rendait bien service !
Je me rappelle du gratin de pommes de terre qu’elles nous avaient fait, elles mélangeaient de la purée qui restait avec des pommes de terre crues, ce n’était pas très bon ! (rires)
Mais on avait faim alors on mangeait n’importe quoi !
Les gens des fermes qui nous entouraient, nous on avait la propriété de grand-mère, et à côté la ferme des Olliers, de l’autre côté on arrivait à une autre ferme qui savait très bien ce que nous faisions et qui nous gardait du pain, et d’autres choses à manger.
Les gens étaient très chics avec nous !
Les enfants avaient quelques occupations de classe, le latin, l’anglais, l’allemand. Ce n’était pas commode.
J’ai eu une enfant en lycée normale qui, tellement affolée devant la question qu’on lui posait en grammaire, a trouvé tous les exemples qui illustraient une autre règle. J’écoutais en tremblant, l’inspecteur écoutait en levant les yeux au ciel. Du reste, je n’ai pas laissé l’inspecteur parler en premier, j’ai dit « dis-donc Marise, j’aimerais quand même bien que vous disiez la bonne règle pour les bonnes choses ! C’est une règle de quoi que vous avez donné maintenant ? ». Elle a dit « Ah ouiii ! ».
Ça doit arriver à tous professeurs d’avoir une inspection et une élève qui répond absolument à côté !
Je me rappelle aussi étant élève avoir répondu absolument à côté de la règle !
J’ai quand même réussi à faire mes études normalement, jusqu’à mes deux bacs. J’avais un bac latin, et un bac langues vivantes. Mais maintenant je suis incapable de parler une langue vivante, je comprends assez bien mais parler, non. J’ai oublié.
Les gens autour de nous savaient qu’on avait des enfants à la maison, ils ne nous ont jamais posé de questions indiscrètes. On agissait comme si tout était normal mais on a eu peur plus d’une fois.
On n’était pas très nombreux à faire ça, je m’entendais très bien avec la directrice d’une école qui n’avait que ça. Ca demandait du courage. Il y en avait certains qui avaient un accent juif très prononcé, qui parlaient le français très difficilement et qui parlaient mieux l’anglais alors lors des inspections je prévenais l’inspecteur que le père de l’enfant était parti à la guerre dans les armées anglaises. On ment d’une façon formidable dans ces cas-là !
J’ai eu des nouvelles de ces jeunes par la suite, plusieurs sont morts. Presque tous sont morts en camps allemands où ils avaient été emmenés. D’autres sont morts d’une vie trop dure avec un manque d’alimentation, avec l’angoisse. Ça me faisait un choc chaque fois qu’un petit mourrait. Je ne savais pas bien sous quel nom les enterrer et puis il fallait avertir la famille.
Je me sentais mère de famille.



