Une vie d’ombres et de lumières

Un témoignage de Marie-Louise Oberlé,
né(e) le 8 mars 1924
Mémoire recueillie à

Mes valeurs
« J’aime bien quand quelqu’un est travailleur, honnête…Qu’il n’est pas égoïste. Je préfère les familles nombreuses que les familles où il n’y a qu’un seul enfant. Ça me paraît un peu égoïste…Un seul seulement qui aura tout, tout de suite. A moi, on m’a reproché un jour: «Mamie, tu as été sévère.» Oui, oui, marquez-le…Il faut être sévère et juste. »
Mes passe-temps
« Tant que j’étais jeune, j’étais à la chorale de l’église catholique. Ça, c’était un passe-temps pour moi. Vous voyez, moi, je détestais les bals…Je n’aimais de toute façon pas beaucoup les réjouissances. C’est comme pour la lecture, je préfère les lectures tristes aux lectures joyeuses. Ça me touche plus. »
Le téléphone
« Ecoutez, moi je crois que le téléphone, c’est une bonne invention, parce que dans le temps, quand il fallait chercher le médecin, c’était compliqué…Aujourd’hui, le téléphone dans la rue, à l’oreille, je trouve que c’est trop. Pour dire des bêtises….Restons sérieux! Il est employé trop souvent et pas intelligemment. »
La vie en maison de retraite
« Depuis quatre ans que je suis entrée en maison de retraite, j’ai complètement changé. Je sors de l’ombre. Pour une malvoyante, c’est un comble. C’est-à-dire que je ne veux pas rester en arrière; je positivise. Avant, quand j’étais encore à la maison, j’étais tout à fait autrement. Je suis déjà sortie un peu de l’ombre. J’ose parler en public, ce qui n’était pas le cas avant. J’étais une solitaire, alors c’est un grand pas en avant. Et pourtant, c’est surtout ces dernières années que j’ai perdu la vue. Je ne vois pas beaucoup, mais je m’en contente – je m’arrange, je fais comme je peux, même si c’est pas évident. C’est pas la peine de pleurnicher toute la journée; ça n’arrangerait rien du tout, au contraire. Je fais encore ce que je peux. Je ne me laisserai pas abattre. »
L’école
« J’ai toujours aimé apprendre; j’aimais beaucoup l’école, excessivement. J’aurais bien fait des études supérieures, mais mes parents n’avaient pas les moyens. Je me rappelle que lors du certificat d’études, ma maîtresse m’a dit: «Marie-Louise, il faut continuer tes études». Mais ça en est resté là. Et moi, je trouve ça d’une grande injustice, que les jeunes de familles défavorisées ne puissent pas continuer leurs études ou simplement choisir leur métier. […] En France, pour les filles avant la guerre, il fallait faire une année d’école ménagère. Le lundi et le mercredi, c’était cuisine et le samedi après-midi couture.
Vous savez, quand j’étais jeune, j’aurais bien voulu être institutrice. C’est triste qu’un enfant, parce qu’il n’a pas les moyens, ne puisse pas faire d’études. J’ai quitté l’école à douze ans. J’étais dans une école catholique; j’aimais ça, l’école, j’aimais beaucoup le calcul. D’ailleurs, après, j’étais dans la comptabilité. C’est dommage que j’ai arrêté quand j’ai eu mes enfants, mais élever ses enfants soi-même, je vous le dis, ça vaut de l’or! »

La vie…
« Y a des belles choses et des choses tristes. Sévères, sérieuses et tristes. En général, la vie est triste, et puis encore quelque chose, la vie est très dure pour certains….Au fil de l’âge, y a rien à rigoler; déjà, pour choisir un métier, c’est pas simple. Pour moi, la vie était assez dure, parce qu’on ne roulait pas sur l’or. Ça compte beaucoup, mais je vous le dis franchement, je la trouvais belle quand même, ma vie, ma vie de famille aussi, avec mes trois enfants. […] Je ne me plains pas de la manière dont elle est passée, ma vie. Il faut lutter pour arriver. Si vous n’avez pas les moyens, vous ne pouvez pas faire les études que vous aimeriez faire. Mais je ne suis pas mécontente, je me suis débrouillée et je m’en suis bien sortie. »

Le téléphone

« Le téléphone est un objet connu par tous. Le téléphone fixe était placé sur la table de bureau à droite; il était pratiquement accessible lorsqu’il sonnait. Il fallait tourner une manivelle pour téléphoner. Cela rappelle le vieux temps.
Ces dernières années, il y a le portable qui a suivi. On peut l’avoir sur soi, c’est très pratique. On arrête pas le progrès. Que d’inventions…
Avant le téléphone, il fallait faire les déplacements à pied pour régler les affaires. Maintenant, c’est beaucoup plus rapide; même les tout-petits connaissent déjà, ils ont un jouet en plastique pour faire semblant comme les grands. Lorsque j’étais petite, rares étaient les personnes qui possédaient un téléphone. C’est une merveilleuse invention de communication, très utile et pratique pour communiquer. Il existe le métier de téléphoniste, vive le progrès. »

Une fête mémorable

« Le 8 mars 2014 a été pour moi une journée mémorable. Je fêtais mes quatre-vingt-dix ans. Je suis née le 8 mars 1924 à Strasbourg, 1, rue de Schiltigheim, tout prés de la place Broglie. Donc le 8 mars 2014, ma famille avait loué la cafétéria entre onze et dix-neuf heures en vue de réunir la famille et  les amis pour faire la fête. Il y avait du monde; tous ceux qui ont pu venir étaient présents. Même ma nièce qui habite Gap était venue se joindre à nous. Pour la restauration, nous avions prévu des gâteaux salés, des cakes, le tout arrosé de crémant. Il y avait de l’animation, tout le monde paraissait content, joyeux. Beaucoup de fleurs ont été envoyées; certaines ont été données à la chapelle. Après la fête, tout le monde s’est quitté en disant: à la prochaine! »

Le jour où je me suis mariée

« Tout était prêt pour le Grand Jour. Le 29 août 1953, à 11h25, les cloches de l’église St Pierre-le-Jeune sonnèrent à toute volée. Jean Oberlé attendait la mariée au bas de l’escalier de l’église. Moi-même, Marie-Louise Ludwig, venais d’être cherchée en taxi à la maison pour me marier. Papa vint m’accueillir au bas de l’escalier. Nous entrâmes à l’intérieur, les grands orgues commencèrent à jouer. Très touchant. Papa me dit: «Tu ne prends pas d’eau bénite?». Sans mon père, j’aurais oublié.
La chorale chantait la messe de Mr José Erb «Dona nobis Paesam». Nous nous installâmes dans le chœur; il y eut une messe avec communion. Au moment de l’agnus, la chorale entonna l’Ave Verum de Mozart. La messe se termina avec une pièce pour grands orgues tenue par Mr Gaston Gauer. Tous les invités rentrèrent ensuite pour assister à un repas festif. Un seul point noir: maman ne put venir à l’église, car elle était frappée d’infirmité. Ce fut dommage. »

Le jour de Pâques

« Quand j’étais petite, le jour de Pâques avait une grande importance, et il m’en est resté un bon souvenir. Le matin, de bonne heure, je partais avec mes parents à la gare prendre le train pour Herrlisheim, afin de rendre visite à mon parrain. Le nid de Pâques était caché dans le jardin – à moi de le trouver. Ce n’était pas facile car l’herbe était haute. En sautant de joie, je passais dans les allées, j’ouvrais grands les yeux. Tout à coup, je voyais quelque chose et c’était bien le nid que je cherchais. Il y avait un lapin et quelques œufs de taille différente, en chocolat. Autour de cela,un tas d’œufs en chocolat. C’étaient des cris de joie, les cloches sonnaient à toute volée. C’était le jour rappelant la Résurrection du Christ. »

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