Une catalane à Toulouse

Un témoignage de Pilar Boil,
né(e) le 9 juin 1932
Mémoire recueillie à

Depuis quand vivez vous à Toulouse ?
Je suis à Toulouse depuis longtemps mais j’ai d’abord vécu du côté de Baqueira. Je m’y suis mariée puis on est entré en France. Voilà. C’était en 1962 et je suis toujours restée à Toulouse depuis. On est près des hôpitaux dont on a besoin, et voilà et après il y a une bonne ambiance.
Avant de m’installer à Toulouse je n’y étais jamais venue. J’en avais quand même entendu parler un peu parce qu’on avait des oncles qui y habitaient, et en vacances ils venaient au village, voilà.
Vous parliez français à l’époque ?
Catalan, catalan. Toute la vie : catalan. Même maintenant, hein, on parle catalan avec mon mari. Au début ça a été très, très difficile de m’adapter. J’ai mis beaucoup de temps à bien apprendre le français, beaucoup. Ca me posait des problèmes pour tout, surtout pour la nourriture. Parce que des fois… bon les carottes, c’est bien parce qu’en catalan on le dit aussi. Après y a des trucs, c’était dur de demander car on ne savait pas comment ça s’appelait. Après on s’habitue… Mes enfants parlaient français, alors voilà. Ils sont nés ici, aux Teinturiers, à côté du Cours Dillon. Ils sont Français, mais nous, nous sommes toujours Espagnols.
Vous n’avez toujours pas le droit de voter du coup ?
Non ! On peut voter pour le maire, mais on ne vote jamais. En Espagne non plus hein, on ne vote jamais. On n’a pas l’habitude de voter. Nous on était sous Franco, alors avec Franco on ne votait jamais. La première fois que j’ai vu voter c’était en France. En Espagne on ne votait jamais. Et voilà.
Quel quartier avez-vous habité ?
Bordelongue, pendant 32 ans. Là on connaissait tout le monde. Je ne travaillais pas loin dans les crèches. J’y ai travaillé 26 ans dans les crèches. Ça fait beaucoup. J’en ai fait plusieurs ; à Papus, à Bagatelle et route d’Espagne. Il y avait une clinique et ils ont fait une crèche. Mais j’aime tous les quartiers de Toulouse : le Capitole, les allées Jean-Jaurès, les Carmes… C’est joli. J’allais faire les magasins par là-bas ; faire les magasins j’aimais ça ! Je prenais le bus et je partais.
Vous alliez à des spectacles ou à des choses comme ça ?
Jamais non, jamais. On travaillait toute la journée et le soir on couchait d’abord les enfants. On les emmenait à l’école, tout ça quoi… Et le week-end mon mari allait construire des maisons. Mes enfants ils ont fait de la piscine, du judo, de la danse. Ils n’allaient pas courir dans les rues, ils avaient 18 ans la première fois qu’ils sont sortis le soir. On les a élevés comme nous, voilà. Nous on était au petit village. Quand on sortait dans les rues il n’y avait rien. Et comme il n’y avait rien, alors qu’est-ce qu’on pouvait faire ? On n’avait pas de télé, juste le poste de radio et c’est tout ! (rire) On s’occupait quand même, hein ! On ramassait des noix, des noisettes et le soir il venait des dames chez nous. Et alors elles préparaient la laine pour faire des tricots et des chaussettes jusqu’aux genoux. On n’avait pas d’anorak l’hiver. On avait la laine de moutons et on se faisait des tricots et des chaussettes.
Qu’est-ce qui a changé à Toulouse depuis que vous y êtes arrivés ?
Beaucoup de choses ! La ville n’est plus aussi jolie. Elle s’est étendue et modernisée. Avant ici ce n’était pas construit, il y avait des chevaux. Maintenant il y a le métro et même des piscines ! Il y avait le tramway à l’époque, quand on est arrivé d’Espagne. Ca fait longtemps tout ça. Mais il va revenir ! C’est dommage qu’ils l’aient détruit puisque maintenant tu vois, ils le reconstruisent. Les rues sont aussi plus sales qu’avant. Il y passait moins de bus et de voitures, y avait pas les chiens et les canettes comme maintenant. La prairie des Filtres elle était plus jolie. C’était plus beau, mieux cultivé que maintenant. Y avait des fleurs, y avait de tout…
Vos enfants ou vos petits enfants vous ont-ils fait découvrir des endroits de Toulouse ?
C’est moi qui leur ai fait découvrir des choses qu’ils ne connaissaient pas ! Je leur ai appris à prendre le métro, le bus ! Ils préfèrent prendre le bus d’ailleurs, comme ça ils peuvent regarder autour d’eux en passant. Dans le métro c’est plus difficile… Je les ai amenés au jardin des plantes aussi. On a fait des visites comme le jardin japonais. C’est beau ça ! On allait aux Arènes à l’époque, il y avait encore des taureaux. Des fois ils y mettaient des petites vaches et même des coqs. Mais y a plus rien, ils les ont démoli. Il y a le grand lycée à la place maintenant. De toute façon aujourd’hui je n’aime plus ça. Faire souffrir le taureau, je n’aime pas qu’on fasse ça. Avant on prenait ça à la rigolade, maintenant non.
Il y a des choses qui vous manquent depuis que vous êtes à Toulouse ?
Le milieu naturel et la nourriture surtout. Les poulets ils étaient bons, les lapins… Maintenant on mange tout pourri ! Vous savez, il n’y a pas de bio en France. Nous, vous voyez, on avait les vaches dans les granges. Elles faisaient du fumier qu’on allait étendre dans les champs. Là ils mettent de l’engrais. Ce n’est pas du bio ça ! On élevait les lapins, les poulets, les cochons. On les tuait ; là c’était bon. Maintenant c’est dur d’acheter des poulets morts : on n’a pas l’habitude. On avait des poules qui nous faisaient des œufs à manger. On n’achetait que l’huile, le sel et le vin. Le reste on l’avait. On avait du beurre, du lait, des chèvres… On n’avait pas besoin de beaucoup d’argent pour vivre bien. On faisait la paille, les foins, le pain, les pâtes... Maintenant ils le font plus là-bas. Les jeunes sont partis étudier. Il reste que les personnes âgées. Il n’y a plus rien. Les jeunes, même pour les vacances, ils ne viennent pas beaucoup. C’est comme ça. Il y a beaucoup de maisons fermées. Avant dans le village il y avait vingt-cinq ou trente filles. Maintenant il y en a une ou deux. Il y a des gens qui ont presque cent ans ! Ils ne sont jamais allés voir le docteur : ils mangent toujours de la saucisse et du cochon ! C’est vrai qu’on n’était jamais malade. Mon beau-père est mort à 95 ans, il a jamais prit une aspirine. A cet âge il gardait encore les bêtes dans la montagne. Une fois il avait un abcès dans la bouche. On voulait lui donner une aspirine pour le calmer. Vous savez ce qu’il a fait ? Il a coupé une patte d’un agneau et il a crevé l’abcès avec, sans laver le coton ni rien. Et voila, il est allé mieux. D’abord il n’y avait pas de docteur. Enfin si, il y avait un docteur mais pour vingt-cinq petits villages. On n’avait pas de routes, on montait à cheval. Il n’y avait pas non plus de sage-femme. Les femmes elles accouchaient à la maison et voilà. Si ça allait bien, tant mieux. C’est ma sœur qui a eu un problème, et elle est décédée. Tout le placenta n’est pas venu et on n’avait rien pour elle. Elle était seule et on n’avait pas de pénicilline.

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