Souvenirs de guerre

Un témoignage de Jean Ledru,
né(e) le 11 juillet 1918
Mémoire recueillie à

Je suis allé en Norvège en 1940. J’ai toujours aimé la montagne alors j’ai fait mon service militaire dans l’armée française en tant que Chasseur Alpin. Ça a commencé en 1939. C’était le début de la guerre, on est d’abord allé du côté de Barcelonnette où il y avait une caserne toute neuve. Puis on est partis au Lautaret, au dessus de Briançon pour fortifier les cols des Alpes. On était dans la région de Névache, et on montait dans les montagnes jusqu’à la frontière italienne. Là on a beaucoup travaillé avec le Génie pour faire des fortifications. Ils nous disaient ce qu’il fallait faire. Alors on tapait dans les rochers avec des barres à mine pour faire des trous d’au moins 50cm. Pour enlever la poudre de rocher on avait des espèces de spatules, on enlevait ça et l’officier qui s’occupait de la dynamite mettait ses charges, on rembourrait un peu, il mettait ses fils électriques et on se sauvait et ça sautait. Et ce trou servait à faire des bunkers dans lesquels on mettait des mitrailleuses. On a fait ça 2 ou 3 mois. On n’avait pas d’eau, elle était montée par des mulets, tout comme le ciment. On était logé dans des bouts de rochers avec une couverture. Et puis on coulait des fortifications avec du sable, du gravier… En face, il y avait les italiens qui avaient un immense fort. Ils étaient de l’autre côté et ils faisaient comme nous, dans leurs fortifications ils mettaient des canons, nous c’était des mitrailleuses.
Puis un jour le commandant a dit « Il y a des événements qui se préparent, on vous a désigné vous allez partir en mission spéciale ». Alors on nous a préparés, on nous a habillés avec des tenues neuves, des guêtres… Les chasseurs alpins, avant, on était en bleu, là, les vêtements neufs étaient de la couleur des soldats actuels. C’était un équipement spécial avec des skis, des raquettes, des fusils mitrailleurs, tout le bazar quoi… A un moment donné on nous a tous réunis, on a été passés en revue par le Général en chef et c’est à ce moment là qu’on a su qu’on partait en Norvège, tout près du cercle polaire. On a pris le train, des trains à bestiaux avec des vaches et des chevaux, jusqu’à Brest. Puis il est arrivé un incident. On était prêts à partir lorsque la Russie, qui se battait contre la Finlande, a fait la paix avec elle. Et nous, le but de notre expédition, c’était de secourir la Finlande ! Alors comme il n’y avait plus de guerre là-bas, on nous a renvoyés d’où on venait. On nous a déséquipés, et quelques jours après, 15 jours après environ, les allemands ont occupé la Norvège, en 1940. Alors le commandement a dit « Les chasseurs alpins sont là », on a repris les trains, pris des bateaux conduits par des officiers, on a fait le tour de l’Angleterre et on est allé en Norvège où il y avait la guerre. La Norvège était en partie occupée par les allemands parce qu’ils avaient besoin de charbon, et on devait les empêcher d’occuper le reste.

On a débarqué à Narvik avec des bateaux de service maritime qui pouvaient contenir environ 1000 personnes, et on n’était pas tous logé sur des couchettes… Et il y avait pas mal d’incidents parce que pas mal de types n’avaient jamais vu la mer et là ça secouait, beaucoup étaient malades ! Après il a fallu débarquer... Mais la Norvège, c’est une succession de fjords très étroits, donc les gros bateaux ont de la peine à entrer dedans, mais aussi à en sortir ! En plus les allemands essayaient de nous bombarder là dedans. Il fallait débarquer tout le matériel qu’on avait sur les côtes, et les côtes étaient recouvertes de neige.
Puis, on s’est aperçu que ces fjords étaient collés à des montagnes. Les petits sentiers étaient recouverts de neige, et nous, on avait des skis mais on s’est rendu compte qu’on avait oublié les fixations… Elles étaient dans un autre bateau, avec une partie des munitions ! Quoi qu’il en soit, on est parti en suivant les vallées, et à un moment donné les allemands nous attendaient, on est tombé sur eux et on s’est battu. Du moins on s’est battu comme on le pouvait, dans ces conditions, sous la neige... on a même fait des tranchées sous la neige. Ce dont on a souffert le plus c’était du froid. A cette époque là de l’année, il n’y a pas de nuit en Norvège, il fait toujours soleil et on doit donc toujours surveiller… et les nuits étaient très froides. On n’avait rien pour se changer, la moitié ont eu les pieds gelés. On les a ramenés comme on a pu, il y avait une base arrière où étaient les médecins, enfin c’était juste des granges… Ceux qui ont pu sont arrivés en haut de Narvik. Narvik est une ville au bord d’un fjord. Donc on était au dessus de la ville et, à ce moment-là, les anglais bombardaient la ville avec des avions et des bateaux. Et puis, au même moment, les allemands sont arrivés à Paris et nous on était en Norvège ! Alors le commandement a dit « ça sert plus à rien, on va pas laisser des français au Pôle Nord. » Alors, il a fallu repartir au bout de 2 mois. Seulement les bateaux n’étaient plus là. Alors ce sont les anglais qui nous ont ramenés avec des torpilleurs. Du coup avant de partir, on a mis tout le matériel à l’eau pour ne rien laisser aux allemands. On a, par exemple, dû jeter des camionnettes Citroën avec des pneus tellement petits qu’on n’avait même pas pu les faire marcher avec toute cette neige ! Enfin le principal c’est qu’on avait quand même réussi à prendre Narvik.

Les anglais nous ont donc ramenés en Angleterre puis on nous a renvoyés en France. On est allé à Dunkerque, on a essayé de se battre en France mais c’était la pagaille. Au bout d’un certain temps notre commandement nous a dit que nous devions partir en Angleterre. Mais il n’y avait plus de bateaux, ils étaient tous coulés. On est donc allé à Brest et on nous a fait prendre des ferry-boats. Et là-bas, donc, il y avait De Gaulle. Il est venu nous voir, il était en train d’organiser la Libération, et il a demandé aux volontaires de s’engager avec lui.
Moi, ma famille était en zone libre dans la région de Lyon alors on s’est dit « on va y retourner, on verra bien ». Par la suite, on nous a donc mis sur des bateaux, des cargos tout en fer, il y en avait une vingtaine. On nous a amenés à Casablanca. Là-bas, on nous a nettoyés et changés parce qu’on était couverts de poux, de puces… il fallait voir l’état des cargos ! On est ensuite allé à Alger, et finalement on a repris un bateau pour aller à Marseille. J’ai téléphoné à ma famille qui m’a dit de prendre le train. On nous a amenés jusqu’à Grenoble et ma famille est donc venue m’y chercher.

Voilà l’histoire… De toute façon, je n’ai même pas été démobilisé, je suis resté 3 ou 4 mois à Grenoble où on ne faisait rien à part de la marche en montagne.
Un jour on est parti en raquettes avec les sacs à dos, et à un moment donné il y avait des falaises à pic. On s’est dit « on va les longer et on trouvera bien un endroit pour passer ». On a trouvé un petit passage pour les chèvres, les chamois… On n’y voyait rien, on s’est dit « on se retrouve en bas ». Et puis tout à coup on est parti dans la neige, moi j’étais le deuxième derrière l’adjudant, et il criait « freinez, freinez », mais on était pris dans une avalanche qu’on avait nous-mêmes déclenchée ! On s’est retrouvé dans la neige, tous éparpillés. Il y en a 4 qui se sont cassés quelque chose.
Moi quand je me suis arrêté, j’ai regardé autour de moi il n’y avait plus personne. Sur le moment j’étais paralysé, immobile, coincé. Je me suis dit : « quand même il faut que je me sorte de là. » Je n’avais mal nulle part mais j'avais peur d'une autre avalanche...
Alors j’ai réussi à me décoincer, je suis descendu et j’ai vu les autres… Je me rappelle pendant qu’on était dans l’avalanche on est passé dans une espèce de tunnel, j’ai vu plein de neige, plein de neige, plein de neige, et d’un coup plus rien, ciel bleu, ciel bleu, ciel bleu !
Enfin, ça s’est à peu près bien terminé…

array(0) { }