Royan, dans les années 30

Un témoignage de Jeanine Spalanzani,
né(e) le 29 mars 1923
Mémoire recueillie à

Dans les années 1930, je devais avoir presque dix ans à cette époque, le lait nous était apporté à domicile le matin dans des bidons par un livreur qui faisait sa tournée dans toute la ville. Avec une « mesure » nous en remplissions une casserole. Nous avions aussi des gros pains de margarine en ce temps là. Nous n’achetions pas de petites plaquettes comme nous le faisons maintenant. Ça ressemblait beaucoup aux énormes pains de savon que l’on pouvait acheter. On nous la livrait à domicile et nous pouvions la garder longtemps, car la margarine se conservait bien mieux que le beurre et surtout coûtait beaucoup moins cher. Vous le savez peut-être, mais c’est Napoléon qui a demandé à ce qu’on crée un produit qui pourrait remplacer le beurre, et c’est un pharmacien qui eut l’idée de la margarine. (Ce pharmacien se nommait Mège-Mouriés).

Tous les ans, le matin de Noël, nous nous levions tout excités. Nous trouvions sous le sapin un petit sachet en tissu rempli de sucreries pour chacun des enfants de la maison. Mes frères, sœurs et moi étions tellement heureux de recevoir des sucreries ! Parce que durant l’année nous avions très peu de bonbons. Nous avions surtout des sucreries que nous appelions des Chiques et qui venaient de la ville de Bavay. Cela ressemblait à de gros berlingots au caramel. C’était des sucreries très dures, il fallait les sucer et ils fondaient doucement dans la bouche. C’était des sucreries délicieuses et très courantes à Royan.

Donc, dans ces pochettes de Noël, nous trouvions plusieurs sortes de bonbons que nous n’avions pas le reste de l’année. Il y avait de grosses pralines, des dragées au chocolat qui craquaient sous les dents,
et des boules de crème chocolat. C’était des sucreries qui coûtaient plutôt cher à cette époque là.

Et surtout, nous trouvions une orange accrochée au sapin. De nos jours cela semble anodin et tous les enfants entendent dire que leurs parents n’avaient rien qu’une orange à Noël. Mais à mon époque, les oranges venaient de loin. Nous habitions dans le sud-ouest et les transports étaient nettement moins efficaces que maintenant et surtout moins rapides. Alors notre épicière, chez qui nous étions très bons clients et qui était une femme vraiment gentille, offrait tous les ans à notre famille un kilo d’oranges pour nous remercier de notre fidélité.

Certaines années, nous trouvions aussi d’autres petits cadeaux en plus de nos pochettes. J’ai eu des petites poupées que nous appelions des « marottes ». Elles étaient faites avec des morceaux de tissus qui étaient cousus entre eux. Et nous étions tellement contents, nous en prenions grand soin.

Une fois, ma sœur qui avait une marraine qui était assez riche, a reçu une vraie poupée comme cadeau de Noël. Mais ma sœur n’était pas très soigneuse avec ses affaires et comme une vraie poupée était très chère, elle ne jouait pas avec. Alors je m’en chargeais à sa place !

Et bien-sur, pour le diner, nous avions un vrai repas de fête. Toute la famille se réunissait autour de la table pour cet évènement. Tout le monde était heureux. C’était beau la Noël.

Mon père pour son petit-déjeuner, tous les matins, aussi loin que je puisse m’en souvenir, prenait une grande tasse de café bien chaud et bien noir. Puis, il prenait un oignon qu’il découpait avant de le saupoudrer de sel, et il le mangeait comme cela. Et il mangeait aussi un morceau de pain grillé. Pour le faire griller, il le mettait au bout de son couteau et le déposait sur la braise de la cheminée. C’était comme cela tous les matins.

Il avait un grand chapelet d’oignon pour Noël qui lui était réservé juste pour son petit déjeuner et que nous ne devions pas toucher.

Mon père a été l’un des infortunés qui durant la première Guerre Mondiale furent victimes des obus à gaz. Ces poumons étaient gravement endommagés, cela avait les mêmes effets que les malades de la silicose. Il a été très longtemps dans une clinique et juste après la première Guerre Mondiale, les frais médicaux n’étaient pas encore remboursés comme ils le sont maintenant.
A la maison, ma mère mettait un pot de térébenthine sous le lit pour assainir la pièce, car cela aidait à libérer ses voies respiratoires.

Quand j’étais une toute jeune fille, nous partions à l’école à pied, et nous portions du camphre au bout d’un collier. A cette époque là, à l’école, beaucoup d’enfants avaient des vers, c’était encore assez répandu, alors nous avions aussi un collier d’ail pour nous en protéger.
Et quand nous nous faisions un petit bobo en jouant dehors, comme nous habitions près de l’océan, nous allions mettre notre blessure dans l’eau. Et là, comme par magie, nous allions mieux : nous n’avions plus mal du tout et la blessure était désinfectée.

Mon frère aîné était désigné pour aller chercher le litre de vin chez notre épicière, car en ce temps là, nous gardions précieusement les bouteilles en verre. Souvent elles étaient sous consigne ou faites par un verrier, c’était de bonnes bouteilles bien solides. Et donc mon frère était chargé d’apporter la bouteille chez notre amie l’épicière. On tirait le vin au baricaut. Quand la bouteille était pleine, mon frère la rebouchait, puis ce petit malin mettait la tête dessous, Il buvait le vin directement au robinet !
Jusqu’à ce que notre épicière finisse par le voir faire. Alors, pour lui donner une leçon, l’épicière a attendu qu’il le fasse et elle a ouvert en plein le robinet au dessus de sa tête ; il était recouvert de vin et ne faisait pas le malin. Après cela, il n’a plus jamais recommencé.

A Royan, dans les années 1930, la population changeait selon les saisons. C’était une ville d’eau, alors en hiver, la ville semblait vide, nous étions une toute petite population à y vivre toute l’année. Mais en été, c’était énorme, la ville était envahie par des touristes et les rues étaient bondées.
Le maire de la ville s’appelait Monsieur Paul Métadier, il est aussi le pharmacien qui a créé les cachets de métaspirine que nous pouvons trouver encore aujourd’hui en pharmacie.

Tous les ans, Monsieur Métadier organisait de grands concours du plus bel enfant et du plus beau bébé ; et l’été, il offrait un feu d’artifice. Pour les concours, nous étions assis dans de grands chars fleuris. C’était de grandes remorques qui étaient tirées par des chevaux. Une année, j’étais assise au milieu des fleurs sur un des chars.

On m’avait offert une très belle bague pour l’occasion, mais elle était trop grande pour mes petits doigts et je l’ai perdu au milieu des fleurs. J’en ai même pleuré.

Quand j’avais dix ans, les voitures n’étaient pas encore aussi courantes qu’elles ne le sont aujourd’hui. C’étaient des objets de luxe, et mon frère avait réussi à monter sur une des voitures qui suivait le défilé des chars fleuris. J’avais vraiment envie moi aussi de monter dans une voiture, mais j’étais au milieu des fleurs sur un des chars, alors j’étais contente.

Durant cinq années, juste après la seconde Guerre Mondiale, alors que Royan avait été bombardé à la fin de la guerre. Comme les studios de cinéma avaient étés détruis, nous avons emménagé au château du Touzin à Bordeaux. Ma fille aînée était encore une toute jeune enfant et passait presque tout son temps à jouer sous un immense cèdre qui se trouvait dans le parc du château.

Il y a quelques années, ma petite fille a fait ses études pour devenir avocate et elle était à bordeaux. Comme elle savait que j’y avais vécu quelques années, elle a décidé de me faire venir.
Nous avons été au château du Touzin, là où j’avais vécu de très bons moments. L’endroit avait été abandonné durant de longues années et après, était devenu une maison de quartier et une bibliothèque municipale. Le grand parc, qu’il y avait tout autour du château avant, a disparu, et on a construit tout autour du château des immeubles et des habitations.

Et le grand cèdre sous lequel ma fille jouait a disparu. Ils ont bien essayé d’en replanter d’autres à de nombreuses reprises. Mais ils n’ont jamais réussi à les faire pousser.

Mon mari était dans le cinéma, il faisait acteur, mais pas seulement. En ce temps là, les acteurs ne faisaient pas que donner la réplique devant la caméra. Ils étaient aussi derrière la caméra pour faire tout ce qui était nécessaire dans la création d’un film. On devait fabriquer tous les décors sur place. Les studios de Royan appartenaient à Monsieur Emile Couzinet et il les appelait les « Studios Royan Côte de Beauté ». Emile Couzinet était un ami et j’ai accepté de tourner plusieurs scènes. Mais ce n’est pas ce qui me plaisait le plus. Je préférais la gestion.

Juste après la seconde Guerre Mondiale, la ville de Royan avait été totalement détruite pour faire fuir l’envahisseur allemand. Mon mari et Emile Couzinet ont tourné des vidéos de Royan après les bombardements. Moi je n’y suis pas allée, je devais m’occuper de ma fille qui n’était encore qu’un très petit enfant. Et je ne voulais pas risquer la vie de mon enfant dans un endroit aussi dangereux.
Ainsi, comme les studios de Royan avaient été détruits, nous avons emménagé à Bordeaux. Car la ville possédait de grands studios de cinéma au château du Touzin.

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