Romance de guerre
« Comme travail, j’ai fait comme bien des gens à l’époque. J’ai d’abord fait mon certificat d’études à l’école, comme tout le monde. Comme maman était veuve avec trois filles, j’avais douze-treize ans quand j’ai fait mon certificat d’études. Ma mère pouvait pas payer des études au lycée à tout le monde, même s’il y avait peut-être des possibilités. Alors, ça a été la couture. J’ai fait un concours pour entrer dans une école professionnelle de couture. J’ai fait trois ans d’apprentissage de couturière, et je suis sortie avec un diplôme de CAP Couture. J’y suis sortie à l’âge de dix-sept ans, en 1939, avant la déclaration de guerre. J’ai travaillé un petit peu chez une couturière en chambre. A cette époque-là, les couturières travaillaient chez elles. Elles allaient déclarer et prenaient des apprenties.
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Il y a eu la guerre, et à ce moment-là, ma mère a eu peur. Les gens disaient que les Allemands allaient violer et tuer les filles. Comme on n’était que des filles, vous imaginez ce que c’était; elle paniquait un petit peu. Alors, on est parties en 40, chez un frère de mon père qui habitait en Normandie. Il avait une ferme. Il avait peur aussi, même avec une ferme. Il y avait des militaires qui passaient en camion, et ces militaires nous ont dit : «si vous voulez, on vous emmène». Moi, j’avais dix-sept ans, ma soeur aînée vingt. Ces militaires étaient très corrects, alors ils nous ont emmenées. Ils nous ont laissées un peu plus bas que Bordeaux, chez une personne qui avait donné une adresse à ma mère. On est arrivées là, mais on n’est pas restées longtemps. L’exode, ça s’est terminé que les Allemands ont envahi la France. La partie Nord était occupée. Après, on est revenues à Paris. Ma mère, moi et mes soeurs n’avons pas souffert de l’occupation allemande. On les voyait dans la rue, dans le métro, mais si vous n’alliez pas dans des endroits où les femmes dansent, ils ne faisaient pas de mal aux jeunes femmes. Il y a des personnes qui se sont attaquées aux Allemands, alors il y a eu des représailles. Ils arrêtaient souvent des communistes. Il y en a qui ont été exécutés. Là où on habitait, il y avait un jeune homme – on savait qu’il était communiste- qui a été arrêté puis exécuté. Il devait avoir vingt ans.
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J’ai rencontré mon mari en fin 41. Je travaillais pour une maison de couture, qui faisait de la confection et avait une boutique avenue des Champs-Elysées. Je travaillais dans une maison, je faisais des vêtements, et ça partait dans une boutique sur les Champs-Elysées. C’était pendant la guerre, et c’était des juifs qui s’occupaient de ça. Quand les Allemands sont arrivés, ils leur ont tout confisqué, les ont arrêtés, envoyés en déportation et malheureusement exécutés. On ne l’a pas su tout de suite, mais après. Ma mère non plus ne savait pas du tout. On l’a su tardivement; c’était une chose horrible.
Alors je travaillais, je prenais le métro, et ma soeur ne travaillait pas loin, donc on s’attendait pour rentrer le soir, et on descendait à la station où ma mère habitait. Des fois, il y avait un marché où on allait pour acheter quelque chose avec nos tickets de rationnement, et on attendait. Il y avait la queue. Il y avait des jeunes qui ont été, je ne me souviens plus comment on les appelait, ils étaient pas en service militaire, parce que la France était occupée – ils avaient un nom, mais je me souviens plus. Ils nous ont parlé à toutes les deux. Puis après, comme tous les jeunes, ils nous ont accompagnées. Un particulièrement voulait sortir avec l’une de nous deux, mais on savait pas avec laquelle à ce moment-là. Puis un jour, on revenait du travail, et on a vu un garçon, qui s’appelait Chabert; il était avec un autre jeune homme – grand, blond, avec une queue de cheval, un beau garçon. Comme moi j’aimais les grands, j’ai dû lui plaire – moi, il me déplaisait pas. Ça s’est fait comme ça. Ils nous ont proposé tous les deux de venir à la piscine le lendemain, et on a dit oui. C’est comme ça qu’on s’est revus. On s’est connus fin 41, puis on s’est mariés en 43. À cette époque-là, les jeunes filles restaient sans vivre avec leur futur mari.
Après, on a trouvé un tout petit logement, un studio, par l’intermédiaire de la mère de mon mari, qui était propriétaire. Elle a dit à la concierge qu’on payerait, parce que c’était pas évident. C’est aussi comme ça maintenant, mais c’est différent, parce que les loyers sont devenus très chers. A l’époque, c’était plus abordable. On habitait au cinquième étage d’une habitation moderne. On avait quand même une cuisine. On a vécu là, de 43 à 46, pendant trois ans. On a eu notre première fille là, en 1945. Elle dormait dans la même chambre que nous. Puis ma mère avait un pavillon, et sa fille avait quitté le rez-de-chaussée, alors on a pris la suite. On habitait dans le pavillon de ma belle-mère. On était avantagés, comme elle ne nous faisait pas payer de loyer. Mais il n’y avait pas de confort – pas de salle-de-bain, pas d’eau chaude. On n’était pas plus malheureux, c’était comme ça; on était plus fatigués quand même. Maintenant, il y a des machines à laver le linge; avant, on avait pas les moyens de s’en acheter. Par contre, on peut vivre sans machine à laver la vaisselle. On peut encore le faire à la main. On a vécu là jusqu’en 1965, où on est partis.
Ma fille est née en 45; elle avait donc vingt ans. Après 65, on a déménagé. On est allés à Chartres, où on nous a trouvé un appartement, par l’intermédiaire de l’usine de mon mari. C’était un HLM. On a vécu là, à la périphérie de Chartres. On n’était pas dans le centre. On a vécu là-bas. Mon mari avait quarante-huit ans. L’usine s’est agrandie, alors il avait des gens au-dessus de lui. Puis il a pris sa retraite. Enfin, il a pas pris sa retraite; comme on était sous Giscard d’Estaing, on pouvait arrêter de travailler à partir d’un certain âge. Mon mari a arrêté de travailler à 60 ans. »


