Petit coin secret d’Anna Maria

Un témoignage de Anna Maria De Toca,
né(e) le 16 septembre 1938
Mémoire recueillie à

C’est à propos d’un homme ou d’un ange…


Alors que j’étais déjà à bout de souffle, je trouve un petit coin pour me cacher…c’était au jardin des plantes, je cherchais une cachette loin des regards, avec assez de feuilles pour ne plus rien voir. Un endroit pour laisser échapper toutes les larmes de mon cœur car je ne supportais plus l’angoisse en moi. Je trouve ce coin d’arbuste avec une toute petite entrée à peine visible et je me mets contre cet arbre.


Je me suis mise là. Et c’est là que j’ai entendu une voix…Une voix si douce que je m’en rappellerais toute ma vie. « Qu’est ce qui vous arrive madame ? On vous a agressé ? …Madame…Je veux vous aider ». Je n’avais pas regardé aux alentours, je ne savais pas où j’étais ni comment c’était. Je n’ai même pas pu lui répondre, j’avais une boule, j’étais inondée de larmes et j’avais les mains tremblantes. Et je suis partie comme ca, vitesse maximum de mon fauteuil roulant pour ne pas qu’il me suive. J’étais pleine de haine de ne pas pouvoir me vider, lâcher toutes mes angoisses…


Mais en arrivant à la maison, j’ai réfléchi à cette voix. Ce n’était pas correct ce que je venais de faire…Je suis donc revenue le lendemain pour m’excuser, et il était là. Je lui ai expliqué mon histoire. Et j’ai découvert que cette petite entrée cachait un endroit splendide. Il y avait un banc, des feuilles tout autours. J’ai été surprise. Je me suis dit « Mais c’est si grand que ça ??? » C’était comme une sorte de labyrinthe avec une entrée et une sortie. Avec des plantes par terre. Alors je lui ai dit merci d’être venu vers moi.


Il était assis sur le banc. Et alors il me dit « Vous savez, ce banc, c’est moi qui l’ai amené ici. Il n’y avait pas de banc. Je suis veuf depuis 17 ans, ma femme est morte d’un cancer et on n’a pas eu d’enfants ». Ce banc, il l’avait mis ici car il habitait en face du parc et que depuis sa maison, il voyait ce petit coin qu’il partageait avec sa femme.


C’était une personne qui aimait les études. Il finissait une carrière, et en commençait une autre. En plus de ça très connu à Toulouse, à la police. Il était invité dans les conférences. C’est un monsieur très important.


Alors il me demande : « Vous n’êtes pas cardiaque ? »


Je lui ai dit que oui, je venais de quitter Purpan récemment. J’avais fait un infarctus.


« Parce que j’ai remarqué que quand vous pleurez vous n’avez plus de souffle. Et j’avais peur qu’il ne vous arrive quelque chose et c’est pour ça que je voulais vous arrêter de pleurer… »


Le lendemain de cette discussion au Jardin des Plantes je l’ai revu au même endroit. Ça faisait 17 ans qu’il avait déménagé parce qu’il ne supportait plus la ville et il est allé vivre à la campagne, à 30 km du centre ville. Et il venait en vélo ! A son âge ! Aller retour !


Il avait installé ce coin pour laisser passer le fauteuil de sa femme et il avait mis ce banc pour que lui puisse s’asseoir. Et ils parlaient, ils prenaient le soleil. Sa femme, elle voulait un endroit discret où personne ne puisse la voir. Elle avait honte de son cancer, elle le vivait très mal.


Mais le lendemain de cette rencontre, je me suis retrouvée avec une paralysie faciale. Je suis allée à Purpan. Je ne pouvais plus aller au jardin des plantes, et personne ne pouvait lui expliquer ce qui m’était arrivé !


J’ai beaucoup souffert de ne pas le voir. Ensuite, c’est la pluie qui est venue…Avec le vent. Le vent était si fort, qu’ils n’ont pas ouvert le jardin. Alors lui sûrement qu’il n’y a pas été et moi non plus. Quand j’ai pu y retourner au bout de quelques jours, je ne l’ai pas revu. C’était fini.


Il s’est passé beaucoup de temps ensuite. Un jour j’étais avec une chinoise qui m’apportait des petits plats. Et elle me dit « Viens avec moi ! On va y aller toutes les deux et on va le trouver ! » Et c’était comme un miracle, on l’a trouvé ! Il était sur le banc.


Alors je lui ai expliqué ce qui s’était passé. Il m’a dit qu’il aurait pu me voir quand j’étais à l’hôpital… « Mais j’ai pas ton téléphone ! ».


Et il me dit : « Bon, il y a quelque chose que je dois te dire…Je t’aime. Tu es une bonne personne, avec un très bon cœur et beaucoup d’intelligence. Moi je n’ai pas eu le temps de courir les jupons, je faisais de carrière en carrière. Vous savez avec qui je me suis marié ? Avec la serveuse de mes parents ! » Elle logeait dans une chambre chez ses parents. Il ne l’a pas regretté puisque c’était une très bonne femme qui était belle.


« Et j’ai vécu avec elle pendant 17 ans. Mais….Vous, je vous aime, c’est plus fort que moi, vous avez le même tempérament comme moi, on s’entend bien, on échange beaucoup de choses ; vous m’avez appris beaucoup de choses dans toutes les discussions qu’on a eu, mais j’ai un regret. C’est que vous continuez à aimer votre mari.


- Mais je ne l’aime pas !


Et si vous ne l’aimez pas, pourquoi vous pleurez comme ça ?


Moi-même je ne le sais pas.


On va laisser passer le temps, parce que souvent le temps arrange tout. Je vais rentrer chez moi, vous allez rentrer chez vous, et peut être que le psychologue trouvera une solution parce que moi je ne peux pas tomber plus amoureux que je suis. Mais je ne peux pas accepter que vous sacrifiez votre vie pour moi, que vous veniez chez moi.»


Parce qu’il voulait que j’aille habiter en campagne avec lui, il savait que j’aimais la campagne, les poules, tout ça.


Et ça c’est arrêté comme ça, on a fait couler le temps, on a fait couler le temps et c’est fini.


Le lieu secret est toujours là, le banc vert, il est toujours là…Mais lui, je l’ai perdu…

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