Née sur le sable
Je suis née sur le sable, entre minuit et 1 h du matin dans la nuit du 3 au 4 août 1921. C’était à Lamalou-les-Bains, dans l’Hérault. Mon père est allé à la mairie pour dire que j'étais née, mais le maire a marqué le 3 alors qu'en fait je suis née le 4. Je suis restée à l'école Sainte-Marie jusqu'à ma communion. A 16 ans, j'ai sauté en parachute. C’était mon baptême de l'air. Ça fait drôle, on a l'impression de grimper au lieu de descendre. À 17 ou 18 ans, j'étais au collège Lamartine à Dunkerque, où j’ai appris l'anglais.
Monter les malades avec une corde
Ensuite, je suis devenue infirmière. Mais je ne suis pas allée à l'école d'infirmières. J'ai été présentée par deux médecins, dont l'un d'eux était un ami. Et là, je suis partie à l'hôpital. C'était sale, c'était vieux.
Il fallait monter les malades au premier étage avec une corde, car à l'époque on n'avait pas d'ascenseur électrique. C'était dur ! Je suis restée un mois, puis j'en ai eu marre. Je suis partie et j'en ai parlé à un médecin, qui m'a envoyée en stage dans une maternité, la maternité Patou, rue Patou à Lille. J’étais contente, j’ai appris à faire des accouchements. C’était intéressant, et puis j’étais fière d’aider pas mal de bébés à venir au monde !
La guerre
A 19 ans, en 1940, nous avons fui les bombardements sur Dunkerque avec mes parents pour Tarbes, qui se situait en « zone libre ». L’avantage, c’est que mon père avait une voiture, ce qui facilitait bien les choses ! C’était un périple !
Sous les bombes
Dès le début de la guerre, mon père a décidé qu’on devait quitter la région. On a pris la valise et tous les papiers, et on est partis à Tours. En voiture, parce que mon père en avait une, il était architecte. C’était horrible, on est partis sous les bombes. Ça commençait à tomber de partout, surtout sur le port, c'était épouvantable.
On est partis ensemble, avec une grande partie de la famille de mon père. Mais les messieurs sont partis à la guerre. Les malheureux, ils y sont presque tous morts. C'est triste, n'est-ce pas ?
On est restés un peu à Tours, puis on a repris la route. Mais pour partir, il fallait de l'essence ! Alors, avec mon père on allait dans les centres d'aviation, puisqu'ils étaient tous partis, on prenait l'essence et on a continué la route comme ça.
50 grammes de pain par jour
On a atterri à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, parce que mon père y avait travaillé étant jeune. Là-bas, je me souviens avoir confectionné des vêtements pour les soldats pendant longtemps. Mais je me promenais aussi, c'est beau Tarbes. On allait à la piscine, c’est là que j'ai appris à nager d'ailleurs.
On est restés à Tarbes pendant 6 ans. Ce n’était pas facile. Pour manger, on avait des cartes de rationnement. Ca nous donnait droit à pas grand-chose : un peu de pain, des œufs, du lait.
Mais mon père avait eu l'idée d'amener nos vélos, ce qui nous a sauvé en vérité. Comme ça, on pouvait aller dans les fermes pour demander à manger. Mais il fallait faire 30 km, et avec tous les contrôles de police, je n’étais pas rassurée. Mais ça s'est bien passé. Et puis les gens étaient gentils. J’y allais une fois par semaine. S'il avait fallu manger avec les cartes d’alimentation, on n’aurait pas eu grand-chose.
Le portrait de Pétain
Puis, j'ai rencontré une jeune fille très gentille. Sa maman était épicière. Elle nous donnait tout ce dont on pouvait avoir besoin : du café pour mes parents, du chocolat en poudre pour moi. Du beurre aussi, c’était difficile d’en avoir. Elle en donnait souvent, mais pas à tout le monde non plus. Le lait, c'était le curé qui nous le donnait car il avait des vaches. Et puis je me souviens que derrière chez nous y avait un jardin, et j'avais vu qu'il menait à un marchand de fromages. On pouvait en avoir pour presque rien, et il était très bon.
À Tarbes, je faisais de la peinture, à l'huile pas à l'eau. J'avais fait le portrait du maréchal Pétain. Il était superbe. Mon père m'a dit : « Je vais le montrer à M. le Maire » et celui-ci l'a directement envoyé au maréchal. Un peu après cet événement, j’ai reçu une lettre du maréchal me remerciant du portrait. Il l'a même signée.
Folies Bergère et Moulin-Rouge
Après la guerre, mes parents ont voulu repartir dans le Nord, mais à cause des bombardements il n’y avait plus rien du tout. Mon père a aidé à reconstruire Dunkerque, puisqu'il était architecte. En remontant vers le Nord, on s’est arrêtés à Paris. Là, on est allés aux Folies bergères et au Moulin-Rouge pour se divertir, on est allés au restaurant.
Puis, on a repris le train direction Phalempin, un petit village pas très loin de Lille. Pendant quelques années d’après guerre, je travaillais comme infirmière à la clinique de Lille juste après la maternité. Je me souviens que j'allais travailler en petit train, puisque le réseau ferroviaire avait été détruit. Quand je suis arrivée à cette clinique je n’ai pas trop aimé, mais j'ai vu marqué « centre anticancéreux ». Beaucoup de personnes mourant de cette maladie, je suis entrée et j’ai voulu m’investir dans la lutte contre le cancer. J’ai donc fait une demande, et j’ai travaillé au Centre anticancéreux de Lille, en tant qu’infirmière.
« Vous m’avez sauvé »
Le travail était formidable, mais j'avais de la peine pour ces pauvres gens. C'était horrible à l'époque.
Un jour, sur le quai de la gare Saint-Lazare à Paris, un homme qu'on avait opéré s’est approché de moi et m’a dit : « Mon dieu Madame vous m'avez sauvé au centre anticancéreux, si vous saviez comme je vous remercie. »
Un jour, j’ai parlé dans une conférence sur le cancer, à Rome. Il y avait bien 200 à 300 médecins, c'était extraordinaire. J’ai habité à Rome pendant six mois, parce que mon mari y travaillait. Il faisait ce qu’il avait déjà fait en France : il recherchait les cadavres des soldats qui étaient morts pendant la guerre. Le but était de retrouver les cadavres qui avaient été abandonnés, ou enterrés ailleurs, afin de les envoyer dans un cimetière militaire. Mon mari s’occupait seulement de les retrouver. Un autre sortait les morts de la terre et les nettoyait, et il leur enlevait les dents, c'était très drôle ! Puis, il les emballait dans un grand sac, avec le nom et l’adresse.
Fumer dans le bloc opératoire
Je me suis mariée en 1949. Deux ans après, j’attendais des jumeaux mais je les ai perdus l’année de leur naissance. C’est triste de perdre des petits enfants, c’est triste. Et puis bon, on a fait avec on a recommencé à vivre. J’ai retrouvé du travail grâce à deux médecins, deux amis en vérité, qui m’ont poussée dans un hôpital à Roubaix. Je travaillais dans une salle d’opération, c’était moche. Le chirurgien fumait dans le bloc et mettait sa cendre de cigarette dans les plaies des malades. C’était dégoûtant !
Finalement, on a alerté le Conseil de l’Ordre, qui l’a foutu à la porte. Il paraît qu’on lui a fait des électrochocs, je ne savais pas ce que c’était. En fait, on lui envoyait des décharges électriques dans la tête au niveau des tempes. Soi-disant pour lui remettre tout comme il faut. Enfin, sa clinique a été vendue.

