Monique, une femme pleines de valeurs

Un témoignage de Monique Guyomarc'h,
né(e) le 9 mars 1934
Mémoire recueillie à

-Merci de nous recevoir, pouvez vous nous dire qui vous êtes?
-Je m’appelle Monique Guyomarc’h mais bien sur c’est mon nom d’épouse, mon nom de jeune fille c’est Foussard et je suis née à Mogador, au Maroc le 9 Mars 1934.
J’ai grandi à Mogador, mais à l’âge de 2 ans mes parents sont partis habiter à Agadir parce que mon père a été muté là bas pour son travail. Nous y sommes restés cinq ans, puis nous sommes revenus à Mogador, j’avais donc 7 ans, et j’y suis resté jusqu’à l’âge de 15 ans. Je ne me souviens pas des deux premières années, parce que j’étais vraiment petite, mais ensuite pour le reste je me souviens bien.
-Vous êtes née dans un pays musulman, est ce que l’éducation reçue de vos parents étaient influencée par l’éducation marocaine ?
-Non pas du tout, parce que comme vous le savez le Maroc était un Protectorat comme la Tunisie. Les Français y travaillaient, y vivaient. Certains, comme mon père par exemple, avaient de très bonnes relations avec les « indigènes », les autochtones, enfin…les musulmans, et puis aussi avec les Juifs ; à Mogador il y en avait beaucoup. Mais si vous voulez, l’éducation qu’on nous a donné c’était l’éducation des petits Français. J’ai quitté le Maroc à 25 ans et je suis venue vivre à Marseille. Après Mogador en 1949, nous sommes partis vivre à Casablanca où nous y avons vécu 10 ans. Et puis en 1956 l’indépendance du Maroc a été proclamée .A ce moment là, il y avait des problèmes, des gens se faisaient agresser. C’est ainsi que, pour notre sécurité, mon frère, de 10 ans mon aîné et chef de famille, a pensé qu’il valait mieux qu’on rentre en France. C’est donc ce qu’on a fait. Bien que je sois allée deux fois en France pour de brèves vacances, ce fut terrible de quitter le pays où j’avais toujours vécu. J’ai quittais tous les amis, tous les gens que je connaissais. Je me suis retrouvée du jour au lendemain, parachutée dans un pays où à part la famille de ma mère je ne connaissais personne. Au point de vue climat aussi, c’était différent. Je suis arrivée en France au mois de décembre. Au Maroc je n’avais pratiquement jamais porté de manteau, là où je vivais il ne faisait pas froid. Mais en France, pour la première fois il a fallu porter le manteau et puis le matin, quand je partais travailler, il faisait nuit. Au Maroc quand je partais travailler le matin avec mon cyclomoteur il faisait jour. C’est sans doute qu’on commençait plus tôt au bureau…. D’ailleurs la première fois que j’ai vu de la neige c’était à Marseille. Je partais travailler le matin, et j’ai vu que c’était tout blanc. J’ai trouvé ça très beau. Il y avait bien de la neige au Maroc, mais je n’avais jamais eu l’occasion d’aller à L’Oukaïmeden (près de Marrakech) où les gens riches allaient faire du ski, mais nous on n’était pas spécialement riche.
-Quel était votre métier au Maroc ?
-Je travaillais dans une banque, j’étais secrétaire au crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie, à Casablanca. Lorsque je suis rentrée en France, on m’a proposé d’abord un poste dans la même société à Nice. Mais bon ! Ma mère voulait que j’habite à Marseille, elle n’a donc pas voulu que j’aille à Nice. Parce que les filles à ce moment là ne faisaient pas ce qu’elles voulaient, même à 25 ans. Je suis donc restée à Marseille et j’ai tout de suite trouvé du travail. J’ai eu donc trois propositions sans compter la ressource d’une bonne lettre de recommandation car j’étais estimée là où j’avais travaillé. J’avais le choix entre trois sociétés, Air France et deux banques, la banque Bonasse et la BNP. Je suis rentrée à la BNP, comme secrétaire d’un directeur. Ce n’est pas vraiment secrétaire de direction mais secrétaire d’un directeur. Je pense qu’il y a une différence quand même. La secrétaire de direction a probablement plus de responsabilités que la secrétaire d’un directeur. J’évalue à deux ans le temps que j’ai mis pour m’habituer à Marseille. De plus le travail dans les bureaux est très particulier. Je revenais du Maroc, et comme j’avais été nommée secrétaire du directeur, les gens étaient persuadés que j’avais du piston. Ce qui était absolument faux, j’avais juste une lettre de recommandation disant que je travaillais bien. Les gens étaient jaloux. Nous étions à peu près une vingtaine dans le secrétariat, une majorité de femmes mais tout de même 3 ou 4 hommes, des rédacteurs dont mon futur mari. Lorsque le chef de service m’a présenté, la moitié des femmes ne m’ont pas serré la main. Alors quand on arrive dans une atmosphère comme ça, c’est un peu difficile. Et puis ensuite on s’habitue. C’est là que j’ai rencontré Michel Guyomarc’h, qui est devenu mon mari. Il était rédacteur à la banque. J’ai commencé à travailler dans cette banque en Janvier 1960. Pendant deux ans nous étions simples collègues de bureau. Puis au début de 1962, on est allé ensemble faire du ski, c’était très sympa d’ailleurs, c’est là que nous avons commencé à se fréquenter, « pour le bon motif » comme disait mon mari ! Ça voulait dire qu’on allait se marier. Nous nous sommes mariés en effet le 21 Juillet 62.
-Le mariage reste une preuve d’engagement, est ce que vous vous êtes mariée pour ça ou c’était pour autre chose ?
-Oui tout à fait. D’abord à cette époque, d’une façon générale quand les gens se mariaient c’était plutôt pour que ça dure, c’était différent de maintenant où certains couples se marient et deux ans après divorcent. C’était une autre mentalité. De plus, il se trouve que mon mari et moi étions tous les deux catholiques, de familles catholiques pratiquantes. Mon mari avait un frère de deux ans de plus que lui et qui était prêtre .Il s’appelait Jacques. Oui, le mariage est un engagement sérieux. Lorsque je me suis engagée dans le mariage, je ne m’imaginais pas ce que c’était vraiment un engagement. On avait été éduqué tous les deux dans des familles où le mariage était quelque chose de sérieux. Cela supposait que si on avait des enfants on les élevait, on les éduquait, on ne laissait pas tomber comme ça les choses parce qu’on en avait assez ou parce que cela ne nous plaisait plus... Mais si on me pose la question maintenant avec le recul et l’expérience et bien un engagement c’est terrible parce que c’est beaucoup plus grave que ce que l’on croit, et ça t’engage beaucoup plus que ce que tu crois. Quand on se marie, on dit que c’est pour le meilleur et pour le pire. C’est vrai que lorsque l’on se marie, on n’y pense pas. On pense que l’on va être heureux, heureusement d’ailleurs, on pense que l’on va avoir des enfants. Mais malheureusement la vie, ce n’est pas ça. C’est autre chose, la maladie ou autre chose. Et tout d’un coup nous sommes confrontés à des évènements auxquels nous n’étions pas préparés. Nous n’avons pas envie de les vivre parce que c’est dur. Mais malgré tout, il faut assumer. Mon mari a été malade très tôt. Lorsque je l’ai connu, il avait déjà tendance à avoir des brûlures d’estomac, puis cela s’est transformé en ulcère duodénum. Il était donc gravement malade et à 43 ans on lui a enlevé deux quarts de son estomac, ça se faisait à l’époque quand on avait un ulcère. Comme il était diminué physiquement, les médecins lui avaient prescrit de faire six repas par jour, mais bon quand on fait 6 repas par jour, quand on est cadre dans une banque, ça veut dire que le matin à 10 heures on sort pour prendre le petit-déjeuner, ce qui est impossible dans une banque. Vous savez, on ne fait pas de cadeaux aux gens. Comme il faut être rentable il n’y a donc aucun sentiment et on se fiche pas mal que l’on soit malade ou pas. Une fois mon mari a demandé à rentrer à la maison pour déjeuner car ce n’est pas le même repas qu’au restaurant et pourtant la banque le lui a refusé bien qu’il ait proposé de rester plus tard le soir. Au début de notre mariage nous avions deux heures pour manger entre midi et deux puis ça c’est réduit à 1h de pause et bien que possédant un certificat médical suite à son intervention chirurgicale ils lui ont refusé de déjeuner à la maison car cela ne leur convenait pas. C’est pour cela que j’ai une certaine rancœur envers les banques. Je trouve ça terrible de traiter les humains comme des machines et quand ces machines ne fonctionnent plus on les jette. On peut avoir des enfants ou pas, ça leur est égal. J’ai dû m’accrocher donc je peux dire que l’engagement, je l’ai bien vécu. Heureusement que nous nous aimons tous les deux car le fait de s’aimer nous donne des forces. Je n’ai jamais douté de son amour et lui non plus n’a jamais dû douter de mon amour mais cette période là fut très dur comme le fait qu’il ait perdu 13kg pendant l’opération, qu’il n’a jamais récupéré du reste, sans parler des problèmes qui sont apparus par la suite, je veux dire des problèmes d’alcool .
J’ai vécu des choses épouvantables comme lorsqu’on voit une personne que l’on aime, malade, et que les hôpitaux vous appelle pour vous dire que votre mari est tombé à tel endroit… Peu de temps avant notre mutation à Marseille nous avions vécu cinq ans à Carcassonne. Après son opération à Marseille, il était revenu à Carcassonne et avait repris son travail mais comme il y avait un poste de disponible à Marseille, le monsieur avec qui il avait travaillé des années auparavant l’aurait bien voulu comme adjoint. Nous sommes donc revenus à Marseille sauf que le monsieur ne savait pas que mon mari était très malade et qu’il n’avait plus les mêmes capacités de travail.
Moi je me suis arrêtée de travailler à la naissance de mon fils aîné en 1964 car j’ai eu des problèmes de santé au niveau des reins, qui pouvaient entrainer des conséquences graves pour ma grossesse.
Nous avons donc décidé mon mari et moi que j’arrêterais de travailler pour m’occuper de notre fils. Je me souviens encore que mon directeur de l’époque a regretté mon départ, mais moi, je n’ai pas du tout regretté d’avoir arrêté car j’avais travaillé 11 ans dans la banque. Ce n’était pas toujours facile et les dernier temps comme secrétaire du directeur j’en avais vraiment bavé.
-Quelle place a eu la foi dans votre vie ?
-La foi est importante mais il faut bien se dire que la foi n’est pas une chose acquise. On ne peut pas la mettre dans sa poche et la garder bien au chaud, c’est une lutte de tous les instants. C’est d’autant plus difficile quand on vie des choses dures et que l’on n’a pas envie de les vivre. Avoir la foi, quand tout va bien ce n’est pas trop difficile mais quand il y a une situation dure c’est sûr que ce n’est pas facile.
-Avez-vous eu des moments de doute par rapport à la foi ?
-Cela ne se pose pas tout à fait comme ça vu la situation que j’ai vécu, et compte tenu que mon mari avait un frère prêtre. A un moment mon mari s’est arrêté de pratiquer car certaines choses dans l’église ne lui plaisaient pas, et moi à mon tour je me suis arrêtée de pratiquer quand mon mari était très malade les derniers temps. Puis j’y suis retournée car je pensais que ça pouvait m’aider à vivre. La foi m’a aidé à rester auprès de mon mari pendant sa maladie. Il faut dire que mon mari a été mis en invalidité à 53 ans c’est à dire 10 ans après son opération. Du reste mon fils me disait lorsque qu’il me voyait malheureuse : « mais maman pourquoi tu ne laisses pas papa ?» et je lui disais : « jamais je ne pourrai laisser une personne malade, ça se fait pas, on ne peut pas faire ça. »
On peut faire ça avec quelqu’un qui va bien mais surtout je l’aimais et je n’ai pas une raison de douter un seul instant de son amour car mon mari m’a écrit des lettres… Il arrivait en effet que la banque fasse muter des gens en cours d’année, ce qui était dure quand il y avait des enfants à scolariser, quand il fallait trouver un appartement. On a donc a été séparé deux ou trois fois et j’ai gardé les lettres qu’il m’a écrites : elles sont la preuve qu’il était attaché à moi.
-Quelles représentations avez-vous de la jeunesse d’aujourd’hui, mais aussi de celle que vous avez vécue ?
-La jeunesse que j’ai vécue personnellement n’était pas très facile car mon père est mort quand nous étions jeunes. Moi j’aurais aimé faire des études supérieures mais je me suis arrêtée au bac. J’aimais les études, mais bon, il fallait que je travaille. Je peux dire que je n’ai pas eu une jeunesse sauf que nous vivions dans un pays merveilleux : on avait la plage et le soleil. Ça aurait pu être mieux si mon père avait été là, on aurait pu faire les études que l’on voulait. Quant aux jeunes d’aujourd’hui j’en pense beaucoup de bien, comme de tous les jeunes d’ailleurs.
Pourquoi les jeunes d’aujourd’hui seraient-ils moches ? Je pense que s’il y a des problèmes, ça ne peut venir que de l’éducation qu’ils reçoivent, ça peut venir surtout des parents qui s’en fichent complètement, qui les laissent faire tout ce qu’ils veulent. Mais par contre ils ont du mérite parce que ce n’est pas facile d’être jeune aujourd’hui étant donné les difficultés pour trouver du travail. Cela est beaucoup plus dur que de notre temps car à l’époque, à l’âge de mes 25 ans, on m’a proposé trois places quand je suis arrivée et maintenant quelqu’un qui cherche du travail même comme secrétaire ne trouve pas. Il n’est donc pas facile de trouver du travail, c’est vraiment difficile et puis on est aussi dans un monde qui marche un peu sur la tête. Quand vous voyez par exemple les rémunérations qu’ont eu ces traders. C’est absolument scandaleux quand on voit qu’il y a des gens qui n’ont pas de quoi manger, pas de quoi s’habiller, qui n’ont pas de toit ; il y a combien de gens à la rue maintenant. Il y a de plus le bouclier fiscal mais quel bouclier fiscal ? Est ce que l’on a besoin quand on est riche d’être protégé des impôts ? Les jeunes ont du mérite parce que c’est très difficile de trouver du travail. Il y a des tas de choses qui sont scandaleuses et quand les jeunes entrent dans la vie, ce n’est vraiment pas facile pour eux.
-Croyez-vous en la jeunesse ? Est-ce que vous lui faites confiance ?
-Tout à fait. Moi j’ai toujours fait confiance à mes fils ! Maintenant ils ont quarante ans. Mon mari parfois me disait : « mais ils te font des blagues, ils mentent comme ils respirent ». Mais ça m’est égal car moi je préfère leur faire confiance, et si je me trompe je verrais bien. Je pense que c’est négatif de ne pas faire confiance aux gens. A partir du moment où vous ne leur faites plus confiance, eux-mêmes n’ont plus confiance en eux, et ça ne fait pas avancer les choses. Pour avancer dans la vie, il faut qu’il y ait des gens qui vous mettent le pied à l’étrier, qui vous aident, qui vous encouragent, qui vous disent « ah ! C’est bien ce que tu fais » et non des gens qui vous critiquent quoi que vous fassiez. Je ne vois pas pourquoi cette génération serait moins bien que les autres ! On vit dans un monde un peu déboussolé … Les vraies valeurs ne sont plus respectées : l’argent à une place beaucoup trop importante. J’ai appris en vivant, car c’est en vivant qu’on apprend. Les vraies valeurs, je pense que ce sont l’amour, l’amitié, la solidarité … A partir du moment où il n’y a que l’argent qui compte et que tout se monnaye, les gens ne peuvent devenir que malhonnêtes, et déboussolés. J’ai toujours été plus proche des enfants et des jeunes que des adultes. Les adultes sont fait et en général ils ne changent pas beaucoup, tandis que les enfants c’est le devenir. J’ai appris dans ma religion qu’il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que de donner notre vie à ceux qu’on aime. Ça c’est difficile et c’est plus facile à dire qu’à faire ! Et aussi, « cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné de surcroît ». Alors, parfois quand vous dites ça aux gens, ma voisine par exemple, ils vous regardent avec de grands yeux, mais c’est tout simple ! C’est simplement faire attention à celui qui est à côté de toi, lui donner à manger si tu vois qu’il n’a rien à manger, lui prêter quelque chose s’il en a besoin, lui donner un coup de main, voilà c’est ça … Ce n’est pas plus difficile que ça. Moi, je pense que c’est comme ça qu’on changera le monde, et pas autrement. En tous cas ce n’est pas avec l’argent, car quand je vois le nombre de gens qui sont gâtés par l’argent, même des gens que j’aimais bien, je m’aperçois alors que lorsque l’argent est là, ça leur fait faire n’importe quoi … Et si demain on meurt qu’est-ce qu’on va avoir ? Rien du tout !
-Si une fée pouvait réaliser un de vos souhaits, lequel serait-il ?
-Que mes enfants aient du travail, qu’ils continuent à s’entendre, à bien s’aimer les uns les autres, avec les cousins, les cousines. Ça me ferait plaisir que ce soit comme ça, même quand je ne serai plus là pour le voir.
D’une façon générale, je reprendrais cette phrase qui est connue : si tous les gars du monde voulaient se donner la main, au lieu de se donner des coups de pieds dans les chevilles, ce serait bien. Je pense en effet que le monde avancerait et qu’on aurait un monde meilleur.
-Très bien, merci d’avoir répondu à mes questions.

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