Mon enfance à l’orphelinat de Saverdun

Un témoignage de ,
Mémoire recueillie à

J'étais à l'orphelinat pendant 10ans, je suis sorti à 18ans en 1940 et l'établissement fêtait son centenaire.

J'ai fait ma scolarité là-bas, on allait jusqu'au certificat d'étude, on allait donc à l'école jusqu'à 14 ans, et après c'était l'apprentissage dans les fermes. L'école se faisait dans l'établissement mais ensuite ça a été supprimé. A l'école, on était 35 à 40 élèves par classe, et répartis en 2 divisions, c'est à dire que dans la même classe certains préparaient leur certificat et d'autres en étaient à l'année d'avant. Tout le monde était en uniforme, un tablier noir avec un liseré rouge, on était sur un pied d'égalité. Le matin, on se mettait en rang et l'instituteur passait, nous regardait les mains, les ongles et derrière les oreilles. Il y avait beaucoup de discipline, dans la cours, on nous surveillait. Des fois, il arrivait qu'il y ait des bagarres, les instituteurs venaient, mettaient une paire de claques, en mettaient un au coin et l'autre, à genoux, à l'opposé et puis ça réglait les problèmes. Quand la récréation était finie, il y avait un coup de sifflet donné par le principal, on courait devant la porte de nos classes. On entrait ,on enlevait nos bérets et on restait debout.

Le matin, le réveil était à 6H pour tout le monde, les petits comme les grands, la toilette se faisait dans une cour. Il y avait un grand tuyau percé de trous, on n'avait pas de robinet, et il fallait y aller torse nu hiver comme été et se laver à l'eau froide. On se douchait une fois par semaine et la toilette c'était tout les jours. Le directeur était à la fenêtre de son appartement, en hauteur, et surveillait qu'on se lave comme il faut, sans oublier les dents. Vous savez, il y avait beaucoup de gens qui ne se lavaient pas les dents, même chez eux. Les salles de bains n'existaient pas, elles sont arrivées chez les riches en premier, mais dans les appartements et dans les chambres, il n'y avait pas de baignoire et il n'y avait pas de douches.
On jouait aux billes, on jouait aux quilles, on faisait les jeux de notre époque, mais bon on ne cherchait pas le reste parce qu'on ignorait presque tout de ce qui se passait à l'extérieur. C'était pas la prison, mais la télévision n'existait pas et on n’avait pas besoin des journaux, notre train-train c'était l'école et après le travail. Quand on devenait grands on était heureux de travailler dans les fermes, parce qu'on sortait et qu'on voyait des gens. Les fermiers étaient très gentils, et puis ça nous changeait des surveillants. Il y avait l'instruction religieuse aussi, le dimanche on allait au temple du village, l'Ariège était très protestante, on faisait des chœurs formidables à quatre voix. Les gens venaient au temple juste pour nous entendre chanter. C'était formidable, on faisait tous les cantiques religieux de cette façon. Je suis revenu bien longtemps après ma sortie, dans le temple, il n'y avait plus personne, vous me direz que la religion recule de plus en plus mais enfin, ce n'était pas la même chose.
L'ambiance à l'orphelinat, ce n'était pas la joie comme on peut l'estimer maintenant, mais enfin c'était bien, on était toute une bande: les petits, les moyens, les grands. C'étaient eux les plus sérieux, ils avaient des cours d'agriculture sur les tailles des plantes, les germinations, les différentes saisons etc.. Mais il y avait une bonne ambiance, on avait une immense cour avec des barres fixes, des agréés, des tremplins.


A cette époque-là, l'éducation physique c'était un peu militaire, enfin tout les groupements qui faisaient de la gymnastique marchaient avec le drapeau et après la séance, on défilait même le bras tendu on faisait le salut hitlérien, avant c'était un signe sportif, il a été supprimé après, parce que c'est devenu un signe nazi.
On faisait énormément de sport, et on se présentait par groupes à des concours de gymnastique dans les villes. C'était nos seules sorties d'ailleurs. On était tellement bien entraînés qu'on gagnait presque tout le temps les concours des associations de gymnastique dans la région.


On ne vivait pas comme les autres, c'est-à-dire qu'on sortait à 18ans on ignorait tout de la vie normale des jeunes de notre âge. On n’avait pas le droit de sortir. C'était ma jeunesse. On rentrait dans le monde comme ça, on avait une bonne éducation et un métier ,les uns étaient jardiniers et les autres travaillaient la terre.
A 18ans, à la sortie, on nous donnait un petit pécule (1300fr) et on était placé dans des fermes, on s'assurait aussi qu'on ait un bon salaire (300fr). Car on était prisé par les propriétaires terriens, ils nous demandaient au directeur comme ouvriers agricoles car ils savaient qu'on était qualifié. A l'époque on travaillait avec les bœufs, les chevaux, il n’y avait pas de machines. Ils étaient contents car on savait travailler et ils n'avaient pas besoin de chercher des apprentis, en sortant de l'orphelinat on était très bien formés, et ça les arrangeait beaucoup.
Je suis sorti dans un monde inconnu. On m'avait placé chez des fermiers, qui étaient des gens très agréables, mais ce n'était pas le cas pour tous, le travail était dur et puis il n’y avait pas trop de souplesse. Ça se fait plus, mais à cette époque-là, on ne protestait pas, on faisait ce qu'on nous disait de faire. La première fois que je suis descendu avec le paysan en ville, c'était aux foires avec du bétail, ça m'a fait un drôle d'effet. Ça grouillait de partout, je n'étais pas habitué à voir tout ce monde, je nageais là-dedans. Et puis petit à petit j'ai ressenti l'appel du grand air, ça m'a donné envie de circuler. J'ai voulu partir tout de suite parce que j'avais envie de m'évader. Ça m'a permis de partir au Maroc et de commencer une carrière militaire.

array(0) { }