Ma vie est pavée d’anecdotes

Un témoignage de Georges Déjean,
né(e) le 21 décembre 1925
Mémoire recueillie à


Georges est né le 21 décembre 1925 à St Pierre d’Aurillac. Ancien viticulteur et bon vivant, c’est en forme qu’il nous reçoit.


Petit cours de géographie :


« La Garonne ?! Je vis avec depuis que je suis petit. Elle prend sa source au Val d’Aran en Espagne, a comme affluents le Tarn, le Lot et l’Aveyron du côté droit. Pour ce qui est du côté gauche, s’y jettent la Save, le Gers et la Baïse. Enfin la Dordogne et la Garonne se rejoignent pour former l’estuaire. Dans le temps, nous étaient enseignés les cours d’eau ainsi que leurs affluents et figurez-vous qu’à quatre-vingt-cinq ans je m’en souviens encore ! »


Georges, d’humeur joyeuse, nous raconte :


« Mes plus lointains souvenirs remontent au temps du commerce, quand les petits pois croisaient les barriques de vin sur la Garonne. Je me souviens du « Belem », un de ces bateaux qui venaient m’embêter lorsque je pêchais. Les courants formés par son passage ont une fois submergé ma barque. J’aurais pu me noyer ! En parlant de barque, lors d’une des plus grosses inondations, celle de 1951, je promenais ma fille sur cette même barque dans le jardin. Ah, cette bonne vieille barque ! À chacune de ces crues la commune recevait une dépêche, comprenant les prévisions de Marmande, La Réole et Langon. À cette époque, nous possédions deux paires de vaches, et on mettait l’une des deux en sécurité dans l’étable d’un voisin. Pour ne pas perdre nos petites récoltes de carottes, nous allions en vitesse arracher toutes celles qui étaient bonnes à manger. Eh oui, ma vie est pavée d’anecdotes. »


Avec un large sourire, il continue :


«Amateur de chasse aux canards, avec quelques collègues, tous les matins une heure et demie avant l’embauche, nous allions taquiner le gibier. On partait chacun avec trois appeaux, dans le noir jusqu’au bord de la Garonne, sans lampe électrique, seuls nos yeux suffisaient ! Nous avons eu, un jour, la désagréable surprise de compter vingt-quatre bateaux munis de dragues. Ils étaient là pour approfondir la Garonne. Le maire de l’époque a tenté de sauvegarder la plage, mais en vain… Les bateaux draguaient en aval et en amont. A chaque courant le peu de gravier qui nous restait foutait le camp ! La plage a disparu. Avant les dragues, tous les dimanches avec mes copains on se retrouvait pour aller se baigner dans la Garonne. Tout le monde savait nager, on n’avait pas besoin de moniteur !


La pêche rythmait aussi notre quotidien. Ces années-là, la pêche au coul (grande épuisette) se pratiquait beaucoup et on attrapait de tout. Certains s’intéressaient plus particulièrement aux lamproyons, sortes de petites lamproies, car c’était l’ingrédient phare des fêtes de fin d’année. Il y avait aussi trois pêcheurs professionnels. Eux pêchaient à la virole, à chacune de leur prise c’était l’effervescence au village. Le premier esturgeon que j’ai vu faisait soixante kilos. L’école avait appris la nouvelle et le maître avait arrêté la classe pour aller le voir. Une femelle esturgeon, énorme et remplie d’œufs. J’étais un féru des concours de pêche ! L’été je participais aux concours de la commune et aux intercommunaux. Ma meilleure place ? J’ai fait 2ème. Le premier en a attrapé deux d’un coup. Je me souviens aussi de Monsieur « rigolo », il fabriquait une ligne avec un hameçon et un bouchon énorme. Il menait la danse !


En hiver on s’occupait comme l’on pouvait. L’hiver 1940 a été très froid, des blocs de glace entiers déambulaient le long du fleuve. Les ponts et chaussées avaient un dépôt de pavés juste après le pont Eiffel, et, pour s’amuser on avait décidé d’en prendre quelques uns pour les jeter sur les blocs de glace ! Et figurez-vous qu’ils ne se sont même pas brisés ! Je vous laisse imaginer l’épaisseur de ces monstres flottants ! ».


Après nous avoir montré quelques photos, Georges reprend :


Je n’ai pas assisté à la démolition de l’ancien pont mais j’ai volontiers assisté à l’inauguration du nouveau ! L’ancien avait déjà failli être démoli une première fois en 1940, lorsque les Allemands avaient tenté de faire sauter les munitions cachées dans le foyer des jeunes. Il a survécu grâce à un téméraire qui a réussi à couper la mèche à temps. Je n’ai jamais vraiment compris le combat qui a été mené pour conserver ce pont. Je pense que le nouveau est bien plus pratique pour le trafic d’aujourd’hui ».


Et c’est par un des moments de sa vie les plus marquants qu’il termine :


« Je me suis marié en avril 1948. Le 14 juillet de cette même année, nous sommes allés ma femme et moi nous promener en barque. En arrivant face au port, j’ai vu un avion changer de cap et se diriger droit sur nous. J’ai immédiatement ordonné à ma femme de se baisser et de s’agripper de toutes ses forces tout en me servant de ma palme comme stabilisateur. Les cheveux de ma femme, de belles anglaises, ont volé sous le vent, la roue du train arrière gauche de l’avion a effleuré ma tête et j’ai même pu relever le numéro d’immatriculation apposé sous son aile. Je crois qu’il a dû se faire très peur car on ne l’a jamais revu. Les gens du port, eux, ont tellement eu peur que le soir même, ils venaient tous nous voir un par un en nous disant qu’ils nous avaient vu mort l’espace d’un instant. Voilà une blague qui aurait pu sacrément tourner au vinaigre… Un mal pour un bien le soir, au bal, on était les rescapés du 14 Juillet ! »


Mille mercis à Georges pour ses anecdotes aussi drôles les unes que les autres.



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