L’impact de l’ouverture des stations de ski en Savoie

Un témoignage de Claire Thérèse Gonthier,
né(e) le 15 avril 1923
Mémoire recueillie à

Mes débuts
Tout d’abord j’ai reçu l’appel du Seigneur très fortement et je ne pouvais pas revenir en arrière.
Pour mon premier poste, j’étais enseignante dans un pays de montagne. Lors de l’ouverture des premières stations comme Courchevel, ce qui m’a marqué, c’est que les jeunes rurales partaient l’hiver en station pour prendre un emploi et comme elles n’avaient pas de formation elles se retrouvaient pour la plupart à faire le ménage. Moi, au départ, je n’étais pas très consciente de ce qu’était la station, bon…à part ce que l’on entendait. Mais à partir du moment où j’ai entendu les filles en parler, je me suis dit que c’était tout autre chose. Elles se retrouvaient là bas sans formation et quand elles revenaient et qu’elles me racontaient…
Ça a commencé par une qui s’appelait Pierrette qui m’a dit qu’elle avait été très frappée : un matin, elle apportait le déjeuner à un monsieur. Lorsqu’il a ouvert la porte, il s’est présenté à elle… TOUT NU ! Alors pour une jeune fille qui….vous voyez….elle a posé le plateau par terre, est partie et a dit : « Je ne resservirai plus ce monsieur ! ». Quand elle est revenue dans son village, elle avait besoin de parler de cette situation à quelqu’un. Elle a été très marquée, même choquée car elle ne pensait pas qu’humainement on pouvait se présenter à une autre personne dans sa nudité. Et puis elle m’a dit qu’elle n’était pas toute seule : il y avait d’autres filles du village qui étaient parties en station et qui avaient eu des problèmes de relation avec les personnes qui venaient en vacances.
Elles m’ont dit qu’elles aimeraient bien en parler avec moi. J’ai donc dit à Pierrette de réunir les filles qui le voulaient. Au début on était 6 ou 8 et progressivement elles sont venues plus nombreuses. Ainsi elles on pu échanger sur leur métier de femme de ménage : ce n’était pas le ménage qu’elles faisaient chez elles ! Il y en a qui n’avaient jamais touché d’aspirateurs ! Quand les filles me parlaient de la vitesse à laquelle il fallait travailler, j’aime autant vous dire, on ne dort pas dans ses deux souliers ! Il fallait aussi apprendre à travailler en équipe avec des filles venant d’autres pays de montagne avec d’autres manières de vivre : les unes « olé-olé », les autres plus calmes. Vous voyez un peu le style !
Même si j’enseignais aux tout petits, j’ai toujours été attirée par les jeunes, j’ai ressenti un besoin de les aider à se situer, à découvrir ce qu’elles étaient elles-mêmes et à qui elles avaient à faire. Elles m’ont demandé de leur parler de la psychologie féminine, masculine. J’ai traité tous ces sujets, je les avais bien préparés. En effet, j’avais un peu une formation en psychologie, pédagogie assez poussée que j’avais désiré avoir tout en étant enseignante. Et puis, j’ai aussi beaucoup lu.
Elles étaient très intéressées par tout ça : se découvrir soi même ce n’est pas si mal ! Comme par exemple les réactions de notre corps, il y a quand même l’attrait vers le garçon ! Et ça, pour qui que ce soit, qui que nous soyons ! Bon, il y avait bien les garçons du village qu’elles rencontraient lors de discussion ou au bal, mais pour elles tout ça c’était nouveau !
Il y avait surtout la rencontre avec les gens qui venaient faire du ski. C’étaient des gens qui avaient de l’argent tandis qu’elles c’était plutôt la pauvreté, vous voyez un peu. Si elles voulaient partir c’était pour avoir un peu d’argent à elles et s’acheter ce qu’elles désiraient aussi : c’est bien beau que les parents achètent une robe, mais parfois ce n’est pas toujours du goût de la fille !
La station était pour elles une vraie découverte et au fur et à mesure qu’elles y allaient, elles apprenaient à affronter et à réagir. Ça j’y ai apporté, si je peux dire, au fond de moi-même. Et finalement, c’est en les écoutants parler que j’ai eu un appel très fort, en tant que religieuse à aller dans ce milieu.
J’en ai fait part à mes responsables…ça ne c’était encore jamais produit ! Ils m’ont demandé de justifier ma demande, et je leur ai expliqué que je voulais aider ces filles rurales qui partaient en station et revenaient avec leurs problèmes. Les aider à se former et à appréhender la relation entre elles qui devaient trimer l’hiver à la station et l’été dans l’agriculture, et les riches vacanciers.
Ensuite, mes responsables m‘ont dit qu’ils allaient étudier ma demande. Du coup, j’ai continué ma vie professionnelle. Seulement au bout de quelques années, ils ont accepté que je parte en station. J’y suis d’abord allée pendant 15 jours aux vacances de Pâques. Pour trouver un emploi j’en ai parlé au prêtre de la paroisse qui connaissait bien le milieu et qui était d’ailleurs un très bon skieur ! La toute première fois, ils m’ont proposé de desservir dans la salle à manger d’un hôtel. Je n’étais pas habituée mais je crois que je ne me suis pas trop mal débrouillée ! Vous savez il faut faire vite ! On ne s’imagine pas ! Mais ça ouvre, ça fait du bien : l’expérience ça à un sens, ça apporte beaucoup. Vous savez ce que c’est. Ensuite j’ai été directrice d’une garderie au sein d’un VVF (Village Vacances Familles).
Le permis
Pour aller travailler à la station, j’ai du passer mon permis. La première fois j’ai eu le code, ensuite j’ai eu la conduite, mais vous savez, quand on n’est pas habitué c’est difficile ! Je n’avais pas 18 ans, je devais avoir 35/40 ans.
A ma première leçon de conduite, le monsieur m’a dit : « Non, non madame, jamais vous n’aurez votre permis ! ». En effet, j’avais un gros défaut : je roulais au milieu de la route car j’avais peur des côtés, de tomber. Heureusement, ma monitrice était une ancienne élève alors elle se gênait pas pour me dire que je n’allais pas assez au bord, et moi je lui disais : « mais on va passer par-dessus la route toutes les deux ! ». Ce n’est pas facile !
Le ski
J’ai essayé de faire du ski mais ça n’a pas duré bien longtemps ! Mon gros problème était le poids des chaussures ! Je faisais trois pas et j’étais par terre. Ah, non, non, moi j’ai dit non, désolée mais elles sont trop lourdes ! En plus quand je voyais arriver les skieurs au centre médical tout estropiés, tout déchirés, j’aime autant vous dire que ça ne vous donne pas envie ! Normalement, l’hiver, j’étais à la réception, mais l’été, j’aidais le médecin à faire des sutures des choses comme ça : j’ai vu des ces choses !
Secrétaire médicale
Au début pour trouver du travail j’ai du poser des curriculum vitae, et comme j’avais de l’expérience avec les enfants j’ai été directrice de garderie. Après 3 ans, j’en ai eu assez, alors j’ai demandé à mes responsables de faire un stage de secrétaire comptable car j’avais toujours rêvé de faire ça dès gamine. Ensuite j’ai eu la chance de rencontrer le docteur du pays qui m’a proposé d’être secrétaire qui a su que je m’étais formé. J’ai donc finit ma vie professionnelle secrétaire médicale : ça a mit longtemps à arrivé, mais c’est arrivé !
L’office du tourisme
J’ai aussi fait 8 ans à l’office de tourisme à l’automne : on recevait tous les gens qui cherchaient du travail. Je dépendais et je devais rendre des comptes à l’ANPE. Mais alors c’était très intéressant car on finit par connaître des gens de toute la France et de l’étranger ! Notre travail c’était de rencontrer les employeurs, leurs demander ce qu’ils voulaient comme employés et, après des discussions avec les jeunes qui venaient d’ailleurs, les envoyés auprès des employeurs. C’était très intéressant, et on découvre toutes les parties de la France !
Un jour, il y a un garçon qui vient qui avait les cheveux longs. Je me suis dit… « Avec ces cheveux longs, il ne va jamais trouver du travail … ».Et ça n’a pas manqué. Je l’avais envoyé à un endroit où j’étais sure qu’il aurait pu être pris car l’employeur m’avait appelé plusieurs fois. Il est revenu…déçu le pauvre. Je n’ai pas osé lui dire que c’était à cause de ces cheveux.
Le lendemain, sa maman m’appelle et me dit « Vous ne croyez pas que c’est à cause de ses cheveux ? » Et je lui dis : « Je pense moi, mais enfin c’est à lui de se décider, c’est à vous de lui en parler, moi je ne permettrais pas de lui dire ! » Et la mère me dit : « Ah, si c’est ça je m’en vais le secouer ». Il est revenu le lendemain et j’ai commencé à lui faire remplir une fiche que j’avais déjà car je ne l’avais pas reconnu avec les cheveux courts ! Du coup, je l’ai renvoyé voir le même employeur que la veille et il a été embauché : comme quoi la tenue est importante pour un travail !
Je ne regrette pas, c’est une grande ouverture, on apprend à connaître les gens, à se connaître soi –même. Mais il faut quand même beaucoup travailler.
« A la retraite, j’ai eu un problème de santé et on a du me couper la jambe, mais pour moi, la vie continue en mouvement »

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