L’habit ne fait pas le moine

Un témoignage de Jean-Marie Billa,
né(e) le 8 septembre 1949
Mémoire recueillie à


Jean-Marie Billa, sexagénaire à la carrure imposante, arrive dans nos locaux. Très intimidés, nous débutons par une séance photos, pour nous mettre en confiance. Malgré tout, nous commençons l’entretien quelque peu impressionnés. Les bras chargés d’Histoire, Jean-Marie, ancien maire de Saint Macaire, nous raconte:


« Saint Macaire s’est développé grâce au commerce fluvial au XII° siècle. La région toulousaine apportait du blé aux Bordelais et inversement avec le vin. Pour l’anecdote, à cette époque, plus le vin était jeune et plus il était cher. Au Moyen Age, le vin rapportait beaucoup, ce qui a suscité la monoculture de la vigne. Le privilège du vin va se maintenir jusqu’à la Révolution. A l’époque de la colonisation, les marchands de Saint-Macaire sont partis aux Antilles pour la « traite des Noirs » car ils gagnaient bien mieux leur vie. Le négoce de Bordeaux est donc repris par des marchands étrangers. C’est pour cela qu’aujourd’hui les négociants sont d’origine étrangère. L’histoire du vin n’aurait pas été aussi forte s’il n’y avait pas eu la Garonne, elle avait un rôle très important dans son exportation.


En 1830 est créé le canal latéral à la Garonne, de Toulouse à Castets. Il a été fait pour faciliter la navigabilité sur la Garonne mais le train est arrivé entre temps. Il n’a donc pas tellement servi. Les ports ont joué peu à peu un rôle très secondaire. Avant la Révolution, on ne modifiait rien au lit du fleuve, on s’adaptait. Mais quand il y avait trop de navires, on s’ancrait à distance et une petite barque faisait des allers retours pour décharger la marchandise. Au XIX° siècle, les Ponts et Chaussées ont fait des travaux colossaux pour obliger la Garonne à fonctionner comme jamais elle n’avait fonctionné. Saint Macaire s’est donc tournée vers le nord, elle a tourné le dos à la Garonne. Cette ville s’est donc développée vers la gare (construction des écoles…..). »


Il continue :


« Des inondations ? Oh oui, j’en ai connu beaucoup. Je me souviens qu’un jour on a failli déménager une chaudière. Il s’en est fallu de peu, l’eau n’est pas montée jusqu’à elle. Heureux d’avoir échappé à cette corvée, nous avons ouvert le champagne. La malchance a fait qu’une équipe télé avait prévu de venir couvrir l’évènement chez nous. Elle nous a donc trouvés en train de boire le champagne…. Imaginez-vous ! Attention, les inondations ne sont pas si néfastes que l’on peut croire. Elles sont du pain béni pour les terres car elles les fertilisent, elles ne les asphyxient pas.


La Garonne était notre univers. On en avait trois : les côtes (les vignes et les bois), la plaine (le village) et le bord de l’eau (jusqu’en sixième, je croyais que ça s’écrivait « bordelo »!). Cela faisait partie de notre quotidien. On y jouait à la dinette avec des bouses séchées comme nourriture. On s’y baignait, on y pêchait. Bref, on y était tout l’été. Malheureusement, le dragage nous a privés de cet univers. L’exploitation se faisait au bout de l’ancien pont. Pour éviter les gravières sur terre, on les a autorisés à draguer depuis la berge. Ils travaillaient la nuit avec des projecteurs. On a vu disparaître les hauts-fonds et la berge douce qui descendait, est devenue une falaise. On a bien compris que c’était un désastre. »


Après cet épisode qui a refroidi quelque peu l’ambiance, les bons souvenirs reprennent le dessus. Jean-Marie reprend avec un large sourire :


« Je me rappelle de mon adolescence et des indénombrables « flirts » qu’a connus « La France », fameux lieu-dit au bord de la Garonne. Il était entouré d’arbres, il y avait une certaine discrétion. C’était le lieu systématique pour les rendez-vous amoureux. Je me souviens que l’on raillait sur ça : « Cet après-midi, on t’a pas vu ! T’étais à la France ? ». Les gens du voyage nous amenaient des poireaux sauvages, appelés aussi « baraganes » et on les cuisinait avec les lamproies ou pour faire une soupe. On disait « lamproillonner » pour dire bécoter car les lamproies sont des sangsues qui, rassemblées dans une caisse, se collent entre elles et font un bruit de bisou. Les discussions de nos parents ressemblaient donc à cela : « Elle est où ta fille ? Partie lamproillonner à la France ? ». Le fleuve faisait partie de notre quotidien. C’était la différence avec les autres villes. J’ai été élevé à l’odeur de la vase. Selon les conditions climatiques, on les sentait plus ou moins. On pouvait se comprendre entre habitants des villes du bord de Garonne. Mais ceux qui étaient au bord du Dropt, par exemple, ne nous comprenaient pas. Pour eux, on parlait chinois.


Sur le bord de Garonne, il n’y avait pas d’histoires de quartiers. Je me souviens qu’un jour je faisais du vélo avec mon cousin et on était parti deux quartiers plus loin. Il a fait « un soleil » car les enfants de ce quartier avaient tendu un fil pour nous piéger. Après sa belle chute, on a entendu « on l’a eu !! ». La Garonne était un lieu de sérénité. Elle n’appartenait à personne. Tout le monde y était libre ».


C’est dans un éclat de rire qu’il termine :


« Les pêcheurs s’asseyaient sur le banc ayant toujours quelque chose à dire. Ils racontaient leur vie et on s’en amusait. Ils étaient vieux. Enfin pas tellement ! Gamins, on avait du mal à déterminer les âges. Un jour l’un deux a dit qu’il avait rêvé d’un pendu. On a décidé de lui faire une blague… je vous laisse imaginer la suite ! »



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