L’habit ne fait pas la religieuse

Un témoignage de Monique Boudon,
né(e) le 16 novembre 1933
Mémoire recueillie à

L’habit ne fait pas la religieuse
Apprendre en glissant :
A Courbevoie où j’étais, chaque année ils allaient faire une classe de neige…dans les Alpes, vers Morzine. C’était dans un petit chalet qui appartenait à la paroisse et je n’avais jamais vraiment skié. Bon, et nous allions y vivre 3 semaines. Moi ce qui m’a le plus marquée, c’est quand vous vous levez le matin, qu’il y a du silence, qu’il y a de la neige partout, que les étoiles sont encore là. Oooh, bah vous vous détendez. Les élèves, c’était pareil !! Alors bien sûr dans une classe de neige on travaille le matin. Mais du moment qu’ils savaient que l’après-midi on partait sur les pistes…On skiait deux heures et après il y avait le bon petit goûter.
Y en avait qui étaient déjà chamois d’or et moi j’étais première étoile. Ça les faisait rire, les élèves, de voir le prof par terre…Alors elles me donnaient des leçons. J’ai pris les skis, j’ai essayé, puis je me suis fait une belle entorse et ça a été terminé (rire). On avait quand même, pour les élèves, deux monitrices de ski qui étaient très bien, qui m’ont aidée tant qu’elles ont pu. Je partais là où il ne fallait pas…Parce que je ne savais pas freiner. Elles ont vraiment respecté le rythme de chacune, y compris le mien et puis d’une autre sœur qui ne savait pas du tout skier (rire). Mais je faisais attention parce que j’ai les chevilles fragiles, et si je me les cassais j’aurais plus pu faire de ski avec eux.
Quand on est revenu de la classe de neige, que ce soit les élèves ou moi, on n’était plus les mêmes. Parce qu’ils avaient vu une bonne sœur qui se cassait la figure dans la neige (rire). Je crois beaucoup au travail de groupe.
En classe j’étais en costume, et puis après en classe de neige j’étais en pantalon. Ca faisait théâtre Guignol! Au moment du concile, la supérieure générale m’avait dit : « Mais, vous vous mettez en civil ? » alors je lui ai dit : « J’en ai marre d’avoir une double garde robe et de jouer au Guignol ! » (rire). Surtout que je suis lyonnaise et que le Guignol je connais.
On avait lu Premier de cordée. Je l’avais commandé, en livre de poche. On avait utilisé beaucoup de supports qui se rapportaient à la montagne. Sur le portrait des uns et des autres aussi, ils ont découvert qui ils étaient, les uns et les autres…et moi en plus. Et puis, j’avais préparé des textes au duplicateur, hein - pas à l’ordinateur, le vrai truc à encre - qui pouvaient servir de modèle. Chaque élève les avait dans son classeur et s’en servait comme modèle pour les rédactions. Les familles, quand on est revenu, quand ils ont vu les textes qui étaient là, ils ont dit : « Ce n’est pas eux qui les ont fait ! ». Mais si c’était eux !! Ils ne voulaient pas croire que les élèves, que leurs enfants, étaient capables de faire quelque chose de beau !
On avait aussi des messes de temps en temps, un prêtre qui était épatant, un montagnard, il skiait impec. Alors il venait pour les messes. Un jour il m’avait dit « QUOI ?!! Ce n’est pas bien, faudrait une guitare, faudrait du gospel, faudrait ci, faudrait ça !!! ». Alors il y en a eu. Puis il y a eu d’autres fois où c’était tout ce qu’il y a de plus…Pffft. Alors les enfants ils me disaient : « Ma sœur, on s’emmerde.
- Bah oui je sais, moi aussi je m’emmerde » (rire)
La vie en groupe, très importante, avec tout ce qu’on peut imaginer, celles qui vivent bien en groupe, celles qui sont des pures pestes, celles qui ont le cafard de l’oreiller « Ma maman, ma maman… »…Parce que c’était que des filles…Celles qui créent des trucs ; par exemple, elles ont fait un carnaval, moi je me suis mis en clown, il y en a une qui m’a fait une perruque blonde, et une qui m’avait maquillée et j’ai circulé sur les lits comme ca. Les élèves disaient :
« Mais qui c’est ça ? Mais qui c’est ça ?
- Et ben c’est moi !
- Ah bon d’accord… »


L’appel des Marmottes :
En tant que lieu, la montagne c’est quelque chose, qui m’a toujours… comment dire… attirée, mais en même temps fait peur. Dans les Pyrénées j’ai fait des camps avec un petit groupe de 5-6, entre nous, avec une qui connaissait bien la montagne. C’était du côté de Barèges. Là on était livré à nous même. On logeait dans une maison familiale, vous voyez la vie commune ce n’est pas tout simple.
Ce qui était formidable, c’était le matin quand on se levait. On marchait de très bonne heure. Il n’y avait pas les moyens qu’il y a actuellement. Au pic du midi, ils ont des remontées, des machins…nous RIEN !!! A pied on y allait. J’avais une trouille je ne vous dis pas. Je n’avais pas l’habitude de la montagne, quand même. J’étais une très bonne marcheuse, mais alors grimpeuse…
Bref pour vous dire, ce qui m’a frappée dans la montagne, elle m’enchante, elle m’épate parce que c’est grandiose, c’est jamais pareil…et elle me fait peur.
Un jour, les autres m’avaient dit :
-Monique tu devrais marcher avec un bâton.
- Oooh, je leur avais dit, j’en ai pas besoin, j’en ai pas besoin
-Bon mais tu as tort.
Bon, elles m’avaient quand même coupé une branche. Et puis un jour on s’est dit on va faire un partage d’évangile ensemble. On va chacun dans un petit coin et puis moi j’ai sculpté mon bâton, tranquille. (Elle nous le montre, c’est un bâton à l’écorce taillée en spirale.) Et puis j’ai voulu voir les marmottes, parce que je les entendais qui faisaient comme des oiseaux. Je les ai suivies dans un chaos, vous voyez. Et à un moment je me suis dit :
« Annnh, où je suis ? »
Plein zénith. Aucun point de repère. Mais j’avais lui (le bâton) heureusement, et puis des rangers, alors pépère. Alors là j’ai eu peur. J’ai vécu la guerre, j’ai vécu les bombes, j’ai vécu les caves, les sirènes. Eh ben je crois que je n’ai jamais eu peur comme cette fois là en me disant :
« T’es perdue, et t’es dans la montagne. »
Parce que c’est notre maître la montagne. C’était la panique mais totale. J’étais dans les rochers et heureusement, avec mon bâton, j’ai pu m’appuyer sans arrêt. Je sentais bien que j’étais montée, mais j’étais où ? Quand on dit je suis nulle part, au milieu de nulle part, c’était vraiment le cas. Et puis je n’ai pas le sens de l’espace. J’ai le sens du temps, mais pas de l’espace. Mais heureusement que j’avais lui (le bâton), maintenant je le garde, c’est presque un talisman. Il m’a sauvée. Au loin je voyais quelqu’un qui se pommadait avec du machin solaire. J’ai pensé que c’était une des nôtres. Pas du tout. J’avais un sifflet…de CRS ! Je me suis dit avec mon sifflet ca va. Tu parles, elles ont rien entendu, zéro en montagne le sifflet…
Bref, petit à petit je suis descendue. Avec mes rangers, épatant, des semelles de pompiers et lui, mon bâton. Et je n’ai jamais vu les marmottes avec ça. Alors au bout d’un moment, avec bien deux heures de retard, j’ai entendu quelqu’un qui parlait, donc j’ai crié. Mais pour escalader, j’ai mis un temps fou. Alors, enfin quand j’y suis arrivée, j’ai dit à la responsable:
« Surtout, surtout ne m’engueule pas, j’ai eu trop peur. »
Un peu après je vois une petite fumée qui montait. Je me dis :
« Tiens, il doit y avoir des campeurs pas loin de nous. »
Campeur ? Le brouillard oui ! Il est monté à une vitesse telle, qu’une heure après, je ne voyais pas celle qui était à côté de moi. C’est ça la montagne : bleu, bleu, bleu et tout d’un coup, paf, le brouillard. Je me suis dit que si j’étais restée là-haut avec mes marmottes, on ne m’aurait pas retrouvé, même avec l’hélicoptère, ils ne m’auraient pas vu. Ça, ça a été ma peur de la montagne, vraiment la peur.

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