L’évacuation en Dordogne

Un témoignage de Jeannine H.,
né(e) le 29 mars 1933
Mémoire recueillie à

Mme H., dame très sympathique et agréable avec qui nous avons eu un très bon contact, a d’emblée été intéressée par notre projet. Lors de nos échanges nous avons pu percevoir une femme aux valeurs modernes et résolument positives.
"En 1939, j’avais alors sept ans quand ma famille a été prévenue par courrier que la ville de Strasbourg devait être évacuée, ceci par mesure de sécurité puisqu’il y avait le front en Alsace, les Allemands étaient près d’arriver.
Je suis alors partie avec mon père, ma mère, mon frère et ma sœur, sans savoir où on allait. Tout le monde (amis, voisins..) a dû partir et nous ne savions pas si nous allions nous retrouver ou pas.

Mes proches et moi avons eu la chance d’avoir un wagon confortable étant donné que mon frère avait la coqueluche. Ma mère avait alors marqué sur la vitre du wagon “attention coqueluche”, ainsi les gens ne rentraient pas chez nous. D’autres personnes ont été mises dans des wagons à bestiaux dans lesquels il n’y avait pas de sièges pour s’asseoir mais de la paille. Ainsi, nous avons roulé pendant des heures et des heures pour finalement arriver en Dordogne.
Pour beaucoup, le fait de changer de lieu de vie, de partir sans savoir où on allait, était quand même un traumatisme. D’autant plus que certaines personnes ont été mal accueillies car les habitants ne savaient pas qui étaient les Alsaciens. Ils nous prenaient pour des Allemands. A l’école, les enfants nous appelaient « les boches ». Ils disaient sûrement cela, car ils l’entendaient à la maison; ce n’était pas de leur faute.

Certains enfants d’Alsace qui ne comprenaient que l’alsacien et l’allemand ont été obligés d’aller à l’école française là-bas et ne devaient parler que le français. Cela n’a pas dû être facile pour eux.

Sur place, une famille nous a accueillis chez elle pendant un an. Pour cela elle a touché de l’argent de la commune. Ainsi, nous avions une chambre pour cinq personnes. Nous n’étions pas livrés à nous-mêmes. En effet il y avait une association qui s’occupait de nous.

Nous étions à Riberac, qui est une belle ville. Il y avait des fruits que nous ne connaissions pas en Alsace comme les figues. Quand j’en mange aujourd’hui cela me rappelle cette région. De plus, je me souviens quand nous nous baignions dans le fleuve la Dordogne.

En ce qui concerne le confort, il n’y avait pas de WC avec chasse d’eau, ni de salle de bain. Nous avons remarqué un grand décalage par rapport à l’Alsace, cette dernière ayant bénéficié des progrès allemands datant de l’avant-guerre. Cependant en tant qu’enfant cette différence de modernité n’était pas difficile à vivre. Tant que nous avions une grande baignoire en métal cela suffisait. En effet, le système D a toujours existé.

La mairie a proposé à mon père d’installer des fourneaux, activité pour laquelle il percevait un salaire, et qui nous permettait de subvenir à nos besoins. Là-bas, il n’y avait pas grand chose pour se chauffer et nous les Alsaciens on pensait au côté pratique. En effet, en novembre il faisait frais, et les cheminées de là-bas ne chauffaient qu’en bas et pas l’étage au-dessus.

Nous avons presque mieux vécu là-bas qu’en rentrant à la maison. Moi, je ne me suis pas posée trop de questions. Au bout d’un an, c’est devenu mon pays de telle sorte que je ne voulais plus retourner chez moi. Je m’y étais fait des amis.
Pendant plusieurs années, nous avons gardé contact par courrier avec les gens qui nous ont accueillis.

Au bout d’un an, nous sommes retournés vers l’Alsace, puisque les Allemands sont arrivés jusqu’en Dordogne. Nous étions contents de retrouver nos lits, tout était impeccable. Aucun Allemand n’avait habité l’appartement. En tant que petite fille, j’étais contente de retrouver mes affaires ; mes poupées, mes jouets, mes livres et mon monde ; mes copines, ma rue, ma maison, mon jardin, mon école.
Strasbourg était occupée par les Allemands. Nous étions donc obligés de parler l’allemand, d’aller à l’école allemande, de germaniser nos prénoms. De même toutes les rues de Strasbourg ont changé de nom, ont été germanisées.

A propos de la nourriture, les Allemands nous donnaient des tickets de rationnement pour manger. Par ailleurs, nous percevions de l’argent par mon père qui avait trouvé du travail dans un bureau, car il parlait l’allemand. Ma mère, elle, ne travaillait pas, mais elle devait rendre un service à l’Etat Allemand. Elle devait tricoter des chaussettes pour les militaires en Russie ; cela malgré elle car elle était patriote.
Comme nous avions un jardin, nous échangions des légumes avec un épicier qui nous donnait de la farine, avec un boulanger qui nous donnait du pain … Nous faisions du troc en cachette de la population. C’était de la débrouillardise.
A cette époque, il y avait une grande amitié entre les gens, surtout dans les caves. Chaque fois qu’il y avait des alarmes, il y avait les bombardiers qui venaient et on avait la trouille. Nous étions censés être Allemands en Alsace, donc on a subi ces dommages là. Ils bombardaient sans savoir qu’il y avait des Français en dessous.

Je me souviens d’un jour où j’ai vu Hitler défiler rue du 22 Novembre dans une belle limousine. Toutes les écoles se sont réunies là-bas. On voulait nous inculquer la culture allemande ; nous étions plutôt contre.

De nos jours nous sommes amis avec les Allemands. Je pense que cela devrait être une leçon pour certaines personnes pour que cela ne recommence pas. Maintenant que nous avons créé et construit l’Europe peut-être que cela ne recommencera plus. Nous sommes plus ou moins unis. Nous formons un seul pays : l’Europe."
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