Les petites orphelines
Lorsque j'avais environ 10 ans, j'habitais un petit village dans le Tarn et Garonne qui comptait 600 habitants, je fréquentais une école libre. On la nommait ainsi car nous recevions une éducation chrétienne assez poussée. Dans ma classe, qui comprenait deux cours, se trouvait deux fillettes que j'aimais beaucoup. L'une devait avoir 8 ans et fréquentait le cours élémentaire, l'autre 11 ans en cours moyen. Ces deux petites m'intriguaient beaucoup, elles étaient de l'assistance publique. Pour moi, c'était quelque chose que l’on n’avait pas l'habitude d'entendre, c'était la pèlerine bleue marine (cape longue) et des sabots.
Elles n'étaient pas sœurs mais elles s'aimaient beaucoup et se considéraient comme telles. La petite disait "c'est ma sœur" et la grande prenait soin d'elle. Elles disaient toujours "ma sœur". Je les regardais et me disais : c'est bizarre, elles ne sont pas sœurs mais elles s'appellent "ma sœur", elles n'ont ni père ni mère. Moi j'avais une famille, des frères et sœurs que j'aimais beaucoup. J'étais l'aînée de 4 enfants donc je ne comprenais pas très bien et j'étais vraiment très intriguée par leur histoire.
Elles étaient placées chez un cultivateur à 3 ou 4 kilomètres du bourg que j'habitais. Elles ne paraissaient pas malheureuses mais je pense qu'il devait les exploiter en leur faisant faire des travaux qui n'étaient pas de leur âge.
Un jour d'hiver, elles ne sont pas venues en classe, ni le lendemain. Paraît-il qu'elles étaient malades. Alors le jeudi, parce qu'à cette époque le jour de congé était le jeudi, je n'ai rien dit à mes parents, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai parcouru les kilomètres qui me séparaient de leur ferme. Pour y aller, il fallait traverser un bois, le bois de la Grésigne. L'été, c'était très agréable, il était fréquenté par des gens qui allaient se promener. Mais l'hiver, je l'ai traversé vite. Je suis arrivée à la ferme, il faisait jour, c'était une belle journée. Là, j'ai vu mes amies qui n'étaient pas malades. L'une d'elles m'a dit doucement : "il y avait du travail à faire donc nous n'avons pas été à l'école".
Je suis repartie, contente de les avoir vues en bonne santé. Mais tout ça avait pris du temps, nous avions discuté, et il devait être à présent 17 heures. J'arrivais donc en bordure de cette forêt qu'il fallait que je traverse. Mais l'hiver à 17 heures, la nuit commence à tomber, et je voyais l'ombre s'allonger. La peur, la peur au ventre m'a prise ! Affolée, je me suis mise à courir pendant des centaines de mètres pour arriver jusqu'au bout de cette forêt, sur la route nationale, toute essoufflée et tremblante. Je suis rentrée chez moi et je ne l'ai pas dit à mes parents qui pensaient que je m'amusais avec d'autres petites amies du village.
Le lendemain, j'ai retrouvé les deux petites qui étaient de nouveau à l'école et cela m'a fait plaisir.
Quelques temps après, j'ai su que l'aînée avait été reprise par sa mère. Elle était venue la chercher avec une belle voiture et l'avait ramenée à Montauban. La plus jeune avait beaucoup pleuré, mais l'aînée lui avait dit : "ne t'inquiètes pas, toi aussi on viendra te chercher". Comme elles n'étaient pas sœurs biologiques, je pense que l'aînée lui a dit ça pour la rassurer. Car peut-être la petite n'avait pas la même chance que l'aînée d'être reprise par sa mère.
Ensuite, nous avons déménagé et je n'ai plus rien su de la petite qui était restée dans le village.
C'était une époque très difficile. Elles faisaient 3-4 kilomètres tous les jours pour aller à l'école qu'il vente qu'il pleuve ou qu'il neige. Elles n'y allaient pas régulièrement, mais quand même. Elles n'avaient pas la tendresse et on les exploitait. Et pourtant je pense que l'assistance publique, à ce moment là, devait donner de l'argent au cultivateur pour qu'il les élève et, en plus de cela, les petites lui rendaient des services en faisant des petits travaux. Cette histoire m'a toujours profondément émue.

