Le Maroc et la France

Un témoignage de Geneviève Martini,
né(e) le 22 septembre 1948
Mémoire recueillie à

« Je trouvais que les sœurs ici, elles étaient encore plus méchantes que là-bas »


Elle a vécu au Maroc jusqu’à l’âge de 18 ans où elle est rentrée en France.


Son père dirigeait un barrage et une centrale électrique au Maroc.


Elle a été en pension chez les sœurs au Maroc et en France.


Ensuite, elle a travaillé dans la confection jusqu’en 1979.


Elle a été quatre ans au chômage puis a été aide à domicile jusqu’en 2009.


Elle est à la retraite depuis janvier 2009.



Pouvez-vous me parler d’une sensation que vous aimez ?




Le bruit de la mer. Quand j’allais à la plage au Maroc ; c’était l’océan. Le ressac des vagues : elles s’en vont, elles reviennent. Quand c’est la marée haute ! Puis cette odeur aussi d’iode. C’est iodé l’océan, plus que la méditerranée, je crois.
Vous l’avez rencontrée en quelle occasion la mer ?



Quand j’habitais au Maroc. Quand on allait à la plage. On était à Casablanca en pension, on sentait l’odeur de la mer quand elle était à marée haute. C’était une ville humide « Casa ». On sentait l’odeur de la mer jusque dans la ville, jusqu’à l’école où on était à Aïn Sebba. Aïn Sebba, c’était la banlieue de « Casa ». On sentait cette odeur de mer forte !



J’étais jeune. Quand j’étais chez les sœurs à Aïn Sebba, j’avais 9 ou 10 ans. Avec mes parents, on habitait dans le bled, y avait pas d’école, y avait rien, j’étais en pension. Et encore en France, j’étais en pension chez les sœurs. Alors là, j’en ai eu marre parce que je trouvais que les sœurs ici, elles étaient encore plus méchantes que là-bas. [Rire]



À quel âge êtes-vous arrivée en France ?




A 18 ans. En 1966, la majorité n’était pas à 18 ans mais à 21 ans. C’était la dernière année où ils rapatriaient tous les derniers Français qui restaient au Maroc. Sinon, ils rentraient par leurs propres moyens, il n’y avait plus de rapatriement. Et encore, ma sœur, on ne lui a pas donné le rapatriement parce qu’à ce moment-là, c’était Giscard d’Estaing qui s’occupait des affaires étrangères et elle n’a pas eu droit au rapatriement parce qu’elle avait 21 ans et qu’elle ne travaillait pas. Voilà les lois qu’ils faisaient en France pour ceux qui étaient rapatriés. Mon frère a été rapatrié parce qu’il était tout petit, il avait 5 ou 6 ans, c’était le dernier.



Racontez-nous votre arrivée en France.




Mon arrivée en France, alors là... On habitait à St Gaudens. Je voulais faire la coiffure et on est allé dans cette école technique qu’il y avait à St Gaudens. Y avait la dactylo, même la coiffure. On n’a pas voulu m’inscrire parce que je voulais faire la coiffure. On m’a dit que j’étais trop âgée à 18 ans pour commencer à faire la coiffure. Sinon, il aurait fallu faire des cours, apprendre la théorie à l’école et partir à Toulouse pour faire la pratique. Alors, mes parents n’ont pas voulu que j’aille à Toulouse parce qu’on n’était jamais lâché comme ça comme on sortait de l’internat. On n’était jamais lâché comme ça à l’aventure par nos propres moyens. C’était trop compliqué. Alors, ils ont trouvé une école de sœurs là-bas à Montréjeau. C’est une école où on apprenait l’agriculture. [Rire]


On nous apprenait à planter les légumes. Je ne me plaisais pas là, dans cette école, pas du tout ! On mangeait avec les sœurs qui nous dirigeaient. La directrice, le matin, elle prenait le déjeuner avec nous. Elle était assise là, au milieu d’une grande table où on était tous là assis autour d’elle. On nous servait du lait avec du pain qu’on trempait dans le lait. On n’avait même pas de beurre pour manger avec le pain. La suite était bonne, le repas était bon, mais enfin, il y avait des choses particulières qui ne me plaisaient pas.


Et la mentalité de ces filles aussi, oh là là ! Elles avaient une drôle de mentalité, je trouve, différente de la mienne. [Rire] Elles parlaient de garçons. On ne parlait pas de garçons nous, ce n’est pas qu’on était des naïves mais comme on était chez les sœurs alors c’était strict et puis je n’ai jamais été livrée à moi même, après quand j’ai commencé à travailler.


Oui, je sortais un peu, je me distrayais. Même quand je travaillais à Toulouse, je m’ennuyais. Je n’avais pas tellement d’amis. J’ai appris la confection, j’ai fait un stage. Après être partie de l’école de sœurs, on m’a remise à St Gaudens en sténodactylo. Ça ne me plaisait pas. Alors, quoi faire ? On s’est tourné vers l’AFPA parce qu’à part la coiffure, il n’y avait rien d’autre qui me plaisait. Et j’ai fait ce stage à l’AFPA pour travailler dans le prêt-à-porter pour homme et c’est là que j’ai travaillé pendant 9 ans.


Alors là aussi, on avait de ces numéros dans les ateliers ! C’était vraiment la basse classe ! Des grossièretés ! Ça me choquait ces mots-là. Et puis je m’ennuyais, car la plupart étaient mariés. Ils avaient leur famille. Moi, je sortais après le travail. On faisait la journée continue, on faisait 40h à cette époque. Et c’est là qu’il y a eu l’histoire de voter pour les prud’hommes. Il fallait voter mais en dehors des heures et moi je n’avais pas voulu. Moi, je suis allée voter pendant les heures de travail. Alors, j’avais rouspété, quelqu’un est venu du bureau, une secrétaire : « Tenez, vous signez ça. » Alors, je lis, il y avait marqué que j’avais mal répondu, que j’avais tenu tête à la chef. Alors, ils m’ont mis à la porte. Mais c’était comme un licenciement abusif.


Alors moi, j’ai été voir la C.G.T. parce que j’étais syndiquée. Eux, ils m’ont défendue. Il y a même eu un procès. Le syndicat et mon avocate ont demandé deux ans de salaire et il a donné six mois de salaire. C’est tout ce qu’il m’a donné. J’ai rien eu.


Alors, à la suite de ça, j’ai été au chômage. J’avais travaillé chez un imprimeur aussi où j’ai imprimé des thèses vétérinaires. Il était incommode ce bonhomme. Il se disputait avec sa femme. Il criait aussi sur moi. Et au bout de six mois, il ne m’a pas renouvelé le contrat parce que je lui revenais trop cher et il m’a mise à la porte. Je me retrouvais encore au chômage.


Et après, j’ai trouvé quelqu’un en me promenant sur le marché du Capitole qui faisait le marché. Et c’est lui qui m’a pistonné dans cette association où j’ai travaillé après pendant 22 ans jusqu’à la retraite. Je l’ai quittée l’année dernière depuis le 1er janvier 2009. Il m’a fait rentrer à l’ADPAM. Je ne savais même pas que ça existait ces associations pour venir en aide aux des personnes âgées. Là, c’est encore autre chose parce que, alors là, il y a eu des faciles et des dures. Des numéros! Ils me donnaient les pires, on aurait dit. On choisissait les plus mauvaises pour me les coller à moi. Les autres ne les voulaient plus. Q


uand on ne voulait plus quelqu’un, on le disait au chef de secteur et il nous la changeait. Il fallait faire une lettre de motivation. Je suis allée voir le syndicat, je lui ai dit: « Je ne supporte plus cette personne, je veux m’en aller car je vais tomber malade. Et alors, il faut faire une lettre où on met la raison « pour incompatibilité d’humeur ». Par contre, j’ai eu un autre chef de secteur et il n’en tenait pas compte. Je continuais avec la même personne parce qu’il n’avait personne d’autre à me proposer. Il fallait continuer de force. Alors là, j’en avais marre.



Ça consistait en quoi votre métier?



On s’occupait, chez les personnes âgées, de l’aide à domicile. Il fallait aller chez elles, leur faire les courses, le ménage, le lit, la poussière, la cuisine, les tâches ménagères et tout ce qu’elles ne pouvaient plus faire.



On les amenait même chez le docteur ou chez le coiffeur. On les accompagnait pour se promener aussi. Je travaillais à plein temps. Alors normalement, j’aurais dû prendre ma retraite à 65 ans mais je me suis arrêtée en 2007.


J’ai été voir le médecin du travail parce que j’en avais marre. Un jour, j’ai parlé avec le chef de secteur au téléphone. Il m’avait trouvé des heures chez une dame parce que je manquais d’heures.


Je lui ai dit: « Ecoutez, je manque d’heures, moi j’ai des charges à payer tous les mois. Il faut me trouver des heures. ». Je me suis donc arrêtée le 21 avril 2007 à cause de ce chef de secteur. Je lui avais dit au téléphone: « Quand vous aurez autant d’heures de travail dans les pattes comme j’ai, vous connaîtrez les personnes âgées. ». Elle l’a mal pris. On m’a même envoyé un avertissement. Je n’étais pas contente. Elle m’a dit: « Mme Martini, vous allez vous arrêter car ils vont vous mettre la pression alors je préfère que vous vous arrêtiez. Vous allez vous arrêter, vous êtes en longue maladie. ». Je suis restée en longue maladie jusqu’en 2008.




Les 5 sens
« Tout ça, c’est des souvenirs qu’on garde, ça ne s’oublie pas ! »




Y a-t-il une image, un paysage qui vous rappelle des souvenirs ?




Oui, une image, quand on était invité par le Chirk. Il nous invitait dans la région où il y avait la Fantasia : les chevaux qui couraient tous en même temps et puis les hommes dessus qui donnaient des coups de fusil. C’est beau ça à voir ! Ils recommençaient plusieurs fois. C’était beau à voir ces choses qui sont typiques du pays. Tous les ans, ils faisaient la fête de l’Aïd-El-Kebir, la fête où ils tuent le mouton. On était sous les tentes assis sur les coussins comme leurs coutumes à eux, on se lavait les mains dans leur appareil qu’ils ont exprès tout en cuivre. Ils nous servaient sur les tables en bois avec les plateaux et puis on mangeait avec les mains. Le méchoui, c’était bon. Tout ça, c’est des souvenirs qu’on garde, ça ne s’oublie pas !



Le goût, justement…Vous nous avez parlé du méchoui.




Ah oui ! C’était bon cette viande, cuite comme ça. Ils le font dans le four en terre. Un jour, on avait fait ça, je sais plus à quelle occasion. Tout un four en terre avec un trou en haut avec le charbon en bas et la viande enfilée là-dedans. Ils laissaient cuire ça à petit feu pendant des heures. Quand ça sort de là-dedans, c’est comme confit. C’était délicieux, c’était bon ! Moelleux, c’était délicieux ! Rien à voir avec le méchoui qu’on fait ici cuit à la broche.



Votre plat préféré ?


Je n’en ai pas de plat préféré, j'aime tous les plats... Peut-être ce que faisait ma mère, ce plat qui est bon, qu'on mangeait quand on allait à la mer, ce plat espagnol « la koka ». C’est dans de la pâte brisée avec des poivrons à l'intérieur, des anchois, de la tomate, des olives noires. C'est très bon. C’est recouvert encore avec de la pâte et après ça se mange froid. Ils en font dans la rue de la pomme, je crois. En chausson, dans de la pâte fourrée avec des anchois. C’est long à faire. Il faut faire griller les poivrons, les peler et puis mettre de la tomate, de l'ail et ces olives noires coupées en morceaux et puis on farcit tout ça dans ces deux épaisseurs de pâte et on le fait cuire au four. C'est délicieux et on le mange froid en été avec une salade verte, c’est très bon et le couscous aussi c’est bon.



Un son ?




On était en train de manger à la salle à manger. C’était une maison où il y avait un étage, au rez-de-chaussée il y avait la salle à manger, elle était à droite, après il y avait le couloir et au fond sur la gauche il y avait la cuisine. On était à table, mon père n’était pas là, je crois qu’il était monté, je sais pas pourquoi. Mon frère il était petit, il était en haut avec ma mère je crois, et tout d’un coup cette voix : « Monsieur Martini ! ». Oh, j’ai pris une peur, j’ai tout lâché, je me suis sauvée, une trouille ! Et je suis montée quatre à quatre les escaliers. « Mais non, n’aie pas peur, c’est Monsieur untel. » Il venait voir mon père. Alors, j’ai été surprise, ça m’avait fait peur !



Le toucher, c’était important dans votre métier, non ?




Quand je travaillais dans la confection, on touchait beaucoup les tissus. On travaillait le velours, le tergal et d’autres tissus. Ils venaient tous de Lavelanet. Toutes ces usines de tissus ont fermé. En 69, il y avait plein d’usines de confection. Moi, j’étais dans la rue des Amidonniers et il y avait pas mal d’usines dans cette rue. Il y avait Chabriac qui faisait des affiches publicitaires et pour le cinéma, il y avait un atelier de chemises et un atelier de cartons. Il y en avait quatre. A la Patte d’Oie, il y avait l’atelier de l’imperméable. J’avais fait un stage de l’AFPA. On était bien sûr rémunéré au SMIC.


Je logeais chez les sœurs dans la rue de la Dalbade ou il y avait un foyer de sœurs pour étudiantes. Je crois que ça s’appelait le foyer Sahuc de Mazad. Là, j’avais les repas et une chambre mais c’était cher avec ce que je gagnais. Et après, l’établissement où j’ai passé l’examen, le CAP, m’a trouvé une place à la Patte d’Oie. Moi, je ne voulais pas y aller, j’avais peur de m’aventurer, d’aller loin dans Toulouse. J’étais toujours dans le centre, je ne pouvais pas m’éloigner, ni prendre des bus.


Je ne sais pas pourquoi j’étais comme ça. J’étais même timide, je n’étais pas comme je suis maintenant. Je n’avais pas d’assurance. Je devais aller rue des Amidonniers et donc je faisais le chemin quatre fois par jour. J’allais de la rue de la Dalbade, je descendais, je prenais tout le quai de la Daurade, je passais devant les usines électriques, la manufacture qui fonctionnait encore. Je tournais à la 1ère rue à gauche qui était la rue des Amidonniers.

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