Le boucher danseur

Un témoignage de Gérard Pistre,
né(e) le 7 août 1943
Mémoire recueillie à

Le métier de boucher m’a appris à faire des efforts. Pour qu’on prenne goût au métier, le premier patron que j’ai eu me faisait passer un tamis avec de la sciure sur les meubles en marbre où il présentait la viande. Il posait les pièces dessus et il m’avait appris à faire des dessins avec la sciure. Des décors, des fleurs. C’était presque de l’art ! Ca m’éveillait à un goût différent que le métier de base. Ce que je n’aimais pas, c’est quand il me faisait préparer une tête de bœuf. C’était horrible ! Il fallait que je casse l’arrière à la hache. Je n’y arrivais pas du premier coup et je mettais beaucoup de temps pour enlever la cervelle puisque c’était le but. C’est la seule chose que je n’aimais pas trop dans le métier.
Ma première boucherie elle n’était pas trop grande. J’étais toujours sur le côté, à la machine à hacher. Je hachais et j’emballais. Je raclais le billot pour découper la viande tous les jours, à une heure et quart, avec un instrument à poignée, jusqu’à ce que le bois soit propre. J’enlevais la graisse, le sang tout ça. Après il y a une machine à hacher, une autre à scier les os. Il fallait porter un tablier de protection lorsqu’on désossait mais, nous les ouvriers, on ne le portait jamais. Je ne me suis jamais taillé quand même. Par contre à un moment donné j’avais peur des couteaux, dîtes ! J’avais deux ans de métier et je devais utiliser de très grosses lames. Je n’étais pas rassuré ! Mais je ne me suis jamais coupé.
Ce qui a beaucoup changé dans le métier de boucher c’est qu’on fait tout en supérette, en supermarché. Dans les rayons, tout est déjà emballé avec le poids et le prix. A l’époque vous aviez le patron en vis-à-vis qui coupait selon votre idée ; fin si vous vouliez fin. Il pesait et vous payiez le prix. Si ça n’allait pas la personne laissait le morceau et s’en faisait couper un autre à un autre prix. La viande restait en coupe au réfrigérateur et on mettait les chutes en vitrine. Je faisais de la danse classique et espagnole : du flamenco. J’en ai fait pendant quatre ans de manière assidue. J’allais à tous les cours de la semaine alors que je travaillais. Je me suis accroché. J’ai commencé par le flamenco en fait. J’avais une copine danseuse qui en avait fait et qui m’y a poussé. La dame qui était professeur de classique a entendu parler d’un nouvel élève en flamenco et elle est venue me voir. Elle était émerveillée de me voir travailler et elle m’a dit « Monsieur Gérard, vous avez le feu sacré de la danse ! ». Quand on m’a dit ça j’ai cru me trouver mal, je me serais tombé huit fois par terre ! A l’époque peu de gens faisaient de la danse et pour les hommes c’était rare. Je n’en connaissais qu’un autre qui faisait du flamenco. La salle de danse de flamenco se situait à côté du café « Le Pérignon » (à côté de l’avenue Jean Rieux), la danse classique c’était rue Peyrolières, à l’académie de Madame Marie-Claude Gonin. C’était une dame très gentille qui avait beaucoup de connaissances. Elle m’a amené à Paris à deux reprises. Une fois parce qu’elle voulait que je connaisse un peu le Tout Paris comme la salle Wagram, l’école de l’Odéon ou l’Opéra Comique. Ca m’a donné la fureur de vivre ! J’y suis retourné pour l’examen de second degré de danse classique où je suis sorti dans les premiers élèves avec une bonne moyenne et les signatures de l’opéra Garnier, de Maître Roude (un maître de ballet), d’Olga Stern qui avait fait le tour du monde…
J’ai fais un spectacle, en 1967, à Toulouse, à l’ABC : Le chanteur de Mexico. Celui qui avait monté ce spectacle était un ténor lyrique qui m’avait souvent vu danser chez Mme Gonin et qui avait dit « Il danse très bien, je le veux ! ». Je devais faire une Buleria, une danse espagnole où je m’exprimais très bien. Et bon… J’ai eu le trou noir et c’est ça qui m’a foutu en l’air. A un moment donné il fallait faire une expression, réaliser une chorégraphie. J’ai tourné et à un moment plus rien ne venait, plus rien ne venait. Je ne sais pas ce que j’ai fait, je suis incapable de le dire. J’ai dû croire que j’improvisais, mais peut-être que je n’ai même pas improvisé ! J’ai été vraiment déçu et j’ai baissé les bras de suite. J’ai décidé de ne plus y retourner. C’était dur, ça s’est passé vite. En six mois j’ai renié la danse.
Je n’ai jamais refait de danse ensuite. Les écoles avaient fermé et ma prof de flamenco était décédée. Elle était âgée ma prof de flamenco quand même. Vous auriez vu ça vous auriez rigolé ! Une boule c’était ! Pas très grande mais alors… une danseuse finie ! Elle avait une chorégraphie, elle roulait sur les planches ! C’était une star ! Une star de la scène. Ça me plaisait ! Je me rappelle toujours de cette femme. Elle était pleine de grâce. On peut le dire. C’était incroyable ! J’étais soliste dans le spectacle. J’avais un de ces costumes ! On m’avait fait une chemise en satin noir et orange, serrée par un gros ruban noir. J’avais un pantalon fait sur mesure, à l’espagnole. On aurait dit une gaine presque. J’avais aussi des bottines, des castagnettes… Tout ça, ça m’a coûté une fortune ! Les souliers m’ont coûté très cher à l’époque, j’ai travaillé pour me les payer. 100 000 francs à l’époque (en ancien francs, 1000 nouveaux, 150 euros) pour les souliers et au moins 50 000 pour les castagnettes. C’était un joli costume ! A l’époque je portais les cheveux longs, j’étais brun comme tout. On me disait « Qu’est-ce que j’aime tes cheveux ! Tu les as tellement ondulés et frisés ! ». Mais je n’y faisais rien à mes cheveux ! Ils faisaient ça tout seuls. Ça me change de maintenant !
Régulièrement j’allais au spectacle. J’ai vu les étoiles de l’Opéra de Paris qui venaient à Toulouse. Je suis allé voir régulièrement les ballets. C’était surtout au Théâtre du Capitole. Ce qui me prend beaucoup, c’est la splendeur des danseuses. Moi je trouve qu’une danseuse a cent fois plus de grâce ! N’importe où que vous cherchez la grâce, c’est là que vous la trouvez ! Elles sont dans une linéarité, une harmonie… Avec les tutus… C’est vrai que la grâce on peut la trouver partout, mais moi j’ai vu ça et je ne peux pas l’oublier. J’ai vu danser des danseuses étoiles. Il n’y a pas plus grand qu’une danseuse étoile ! Les hommes ne sont pas attirants dans la danse classique comme les femmes. Pourtant j’ai un caractère très gay, je me suis placé vers l’homosexualité. Mais je ne l’ai découvert que très tard. J’ai commencé à sortir en boîte après la mort de mes parents. Et la boîte qui m’a plu le plus, c’est le Shangaï. J’allais y danser et du coup j’étais une perle presque ! Je suis sorti en boîte une dizaine d’années, de 1995 à 2005 mettons. J’arrivais vers minuit et demie et ça finissait vers 7h du matin. C’était une drôle de vie, mais je ne m’en faisais pas trop. Je pouvais m’y adapter puisque j’étais assez libre. Ceux qui m’aimaient là-bas c’est parce que je m’en foutais d’être social. Ils regardaient mes qualités quand je dansais au milieu de tout le monde. Je dansais sur les musiques de l’époque comme Madonna qui avait des musiques terribles. Mais je le faisais comme si j’étais à l’école de danse. J’y allais au moins quatre fois par semaine, ou cinq. C’était mon plus grand loisir et mon plus grand plaisir parce que je ne m’y ennuyais pas. J’étais danseur avant tout, pas que classique ou flamenco. J’ai toujours eu l’âme dans la danse !

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