« la Tomme, c’est de la bonne marchandise, c’est bon pour la santé »

Un témoignage de Mme G.,
né(e) le 1 mai 1916
Mémoire recueillie à

Volontaire : D’où êtes vous originaire?
Mme G. : J’ai habité toute ma vie à X (son village natal, en Savoie, sur le massif des Bauges) ! J’ai encore ma maison. La vie, elle a été toute simple mais elle a été dure. Je vivais avec mon mari, quand on s’est marié, c’était dans les Bauges au col des prés ! Quand mon mari est décédé, j'ai été travaillé à l’hôpital.
V : Ah oui, vous faisiez quoi exactement à l'hôpital ?
G : De tout, au début, je travaillais chez les enfants, et puis après je m’entendais pas avec l’infirmière, elle était tellement dure avec moi, que j’ai demandé le service où sortent les personnes âgées de l’hospitalisation et là, j’étais bien ! J'ai travaillé 15 ans à l'hôpital, j'avais un poste d'agent des services hospitaliers, c'était un travail identique aux aides soignantes aujourd’hui.
V : Vous avez travaillé comme agent des services jusqu'à votre retraite ?
G : Oui et puis à ce moment, on faisait de tout, je pouvais aussi bien faire aide soignante comme les toilettes ou donner à manger à ceux qui n'arrivaient pas à manger.
V : Et vous faisiez quoi dans votre maison à X (son village) ?
G : Oui j’y tiens beaucoup à ma maison, j’y faisais des tommes ! On prend le lait de la veille, je l’écrémais le lendemain matin et puis le lait du matin, je le mettais tel quel, tout gras et ça faisait des tommes à 60% de matière grasse. Il fallait bien un bon mois pour manger de la bonne tomme.
V : Vous en faisiez plusieurs par jour ?
G : Non si j'en faisais déjà une, c'était déjà bien, il fallait 10 à 12 litres de lait pour faire une tomme d'1kg, c'était de la bonne marchandise, très bon pour la santé. Je conservais ça dans la cave. Mais la cave, le soir où il faisait bien froid, la température n’y était plus car il faut une bonne température pour les affiner, et puis tous les jours il faut les frotter, ça fait de la mousse jusqu'à ce qu’il y est des petits points jaunes et alors là elles sont mûres et elles sont très bonnes. On avait souvent la famille qui venait à la maison, on mangeait ça, des pâtes, une bonne potée, on tuait les cochons. Oh c’était du travail, on avait des journées bien remplies, au début j’étais aussi fatiguée que l’été quand on travaillait à la montagne. Mais c’était avant tout un plaisir de travailler la marchandise qu’on avait fait pousser.
V : Et comment ça se passait pendant la seconde guerre mondiale, comme vous faisiez des tommes, les soldats venaient vous en réclamer ?
G : On gardait le lait, le plus possible pour faire la tomme mais on n’avait pas toujours le droit, il fallait se cacher pour donner une tomme à quelqu’un de sa famille. Il fallait leur en donner, aux allemands, on leur donnait ce qu’on pouvait mais quelque fois, il fallait les cacher dans le foin car sinon nous n’avions pas à manger pour nous.
V : Vous faisiez aussi des confitures ?
G : Ah oui de bonnes confitures, des prunes mais aussi des pommes on en avait à côté de notre maison, ça appartenait à mon mari. Il fallait qu’il y ait un peu d’acidité, celle d’agrumes, c’est bon mais un peu acide.
V : Comment vous faisiez pour aller acheter des aliments que vous ne pouviez pas produire dans votre ferme ?
G : Mais il y avait les foires, celle des X (nom d’un village dans les Bauges), dans les Bauges. Et puis on allait faire les courses à Chambéry, il y avait X (nom d’une ville dans les Bauges) aussi, il y avait des magasins. Au début on y allait avec le cheval, en calèche, on l’attelait mais après il y avait un car. Puis nous dans notre village, nous avions une petite épicerie mais ça a disparu.
V : Vous aviez un cheval alors, et vous aviez aussi d’autres animaux ?
G : Une année on a élevé 3 cochons, on avait une écurie, il fallait les nourrir même les coucher; on avait un bon cheval qui s’appelait Bijoux, il n’en faisait qu’à sa tête, il ne voulait pas que je l’approche, j’essayais de passer à côté de lui et il m’empêchait de passer par contre mon mari avait plus de facilité pour l’approcher et quand il n’était pas là, il y avait un voisin qui venait lui donner à manger et à boire. C’était embêtant, on ne pouvait pas le monter, vous savez c’est malin, les animaux comme ça. J’ai aussi eu des vaches, des génisses et aussi des chèvres. J’ai eu un chien, Mousse il s’appelait comme ça (elle se met à pleurer). J’aimais mon chien. J’ai eu plusieurs chiens. Mais lui dès qu’il a vu que j’étais toute seule, il me quittait pas d’une semelle. Je le mettais à coucher dans ma chambre, j’avais deux vieilles descentes de lit, vous savez ce n’est pas évident à laver ça. Ah vous savez, je l’aimais jusqu’au dernier moment, mon chien.
V : Qu'est que vous aimiez le plus dans votre vie à X (son village natal dans les Bauges) ? Quels ont été vos meilleurs moments ?
G : Un peu tout, eh ben j'aimais bien ma vie à X (son village) on a fait du bon travail, et puis j'aimais bien soigner les bêtes. Il y avait l'étrille et la brosse pour bien nettoyer le cheval et le faire briller.
V : Et sinon vous pouvez nous parler de votre famille ? Vous avez eu combien de frères et sœurs ?
G : Moi j’étais la 9ème et la dernière. 6 ont vécu et 3 sont morts jeunes. Ils sont beaucoup plus âgés que moi… Il y en a 3 que je n’ai pas connu, j’avais une sœur, elle est morte à 12 ans d’une maladie. Ma maman elle n’était pas soignée ! Ben, qu'est ce qu’il y avait à cette époque pour soigner....pas grand-chose ! Ma maman elle faisait de bonnes bugnes, elle brossait la pâte qu'ensuite on mettait avec la cuillère, c'est bon ça faisait de bonnes bugnes, on appelait ça des bugnettes et après on étalait la pâte avec le rouleau. Alors là on se régalait !
V : Comment avez-vous connu votre mari ?
G : Comme ça par hasard, je me suis fiancée, un an avant de me marier, eh oui car on m’a fait me marier trop jeune ! C’est ma mère qui a voulu parce qu’elle me trouvait trop jeune, moi j’aurais voulu aller danser, m’amuser…et puis eux non, il fallait mon mari, il était là et il fallait le prendre. Je me suis mariée à 18 ans et demi et puis pour ne connaître que le travail. A l’époque la majorité était à 21 ans. J’ai habité tout de suite avec mon mari et même avec les beaux parents, pour être leur bonne, ils n’étaient pas toujours gentils, c’était di-fi-ci-le ! Il fallait filer, je faisais tout, soigner les bêtes, faire le linge… jusqu'au jour où j'ai mal répondu à mon beau-père, je lui ai dis merde !! Il a été tout penaud, lui qui se faisait toujours bien servir, bien écouter, lui répondre comme ça, bien fait !!!! J'aurais du lui dire plus tôt et mon mari, il écoutait un peu trop sa mère, il était bien gentil avec moi, (elle répète) mais il écoutait un peu trop sa mère. On n’avait jamais un jour de repos !
V : Vous êtes née en quelle année ?
G : 1916. Je suis née à X (son village natal), ma maman a accouché à la maison avec une sage-femme, les 9 sont nés à la maison et 6 ont vécu, vu qu’on en avait perdu 3, ma maman elle ne voulait pas trop en parler. Ma mère elle a éduqué les enfants, ma mère elle faisait la lessive, mon père lui allait se coucher au chaud à côté de la cheminée avec une couverture sur lui, il l’aidait pas ma pauvre maman…


V : Votre papa était agriculteur c’est ça?
G : Oui et glacier en même temps. En hiver, mon père, il coupait la glace, il l’entassait pour en faire des glacières. Mais il y a encore une glacière là-haut, elle était toute en pierre et dessus le toit il était en paille comment vous dire…..des gros ballots de paille, ça pèse bien. Il la coupait (la glace) avec une grande scie avec des dents bien coupantes, il sciait la glace et sortait de l’eau mais je ne sais pas comment il arrivait pour faire tout ça. Il faisait des grands trous dans la terre et il mettait la glace là-dedans pour la conserver. Et après il descendait en ville pour vendre la glace aux bars et aux restaurants.
V : Et votre mari, il faisait quoi ?
G : Il était cultivateur mais il aurait pu faire autre chose, il apprenait facilement les cours, comment vous dire, ses parents n'avaient pas les moyens de lui payer l'école enfin la pension était payante donc il était cultivateur, l'hiver il allait à l'école d'agriculture à Moutiers. Il donnait les cours, l'hiver....c'était une formation et l’été le travail.
V : Justement à l’époque, vous avez été à l’école ?
G : Oui, jusqu'à 13 ans, j’ai eu le certificat d’étude mais on nous a dit après que c’était équivalent au brevet de maintenant, enfin je ne sais pas si c’est vrai mais bon ça n’a pas d’importance. Oui il fallait bien y aller mais mes parents pouvaient pas me payer l’école, j’allais à Chambéry alors là il fallait la pension et là, il fallait la payer, c’était cher. A l’époque nous avions de bons maîtres.
V : Et dans votre village il y avait des distractions, des soirées, des bals, etc.?
G : Eh ben il y avait pas autrefois enfin il y en avait quelques unes mais ma maman ne me laissait pas y aller. Mon mari n’y tenait pas non plus lui.
V : Vous avez déjà pris des vacances ?
G : Non je suis jamais partie en vacances, une fois que j'ai été à la retraire, oui. On est allé, 15 jours à côté de Cannes, je me souviens plus du nom mais là on était bien, on a aussi été à Nice mais c'était moins bien Nice, c'était que des pavés. Du côté de Cannes, c'est bien faut y aller, à la mer, on y allait 2 fois par jour, on marchait dans le sable, j'ai bien aimé. Mais il y a des choses que j'aimais plus, vous savez quand vous avez souffert, il y a des choses qu'on aime plus…
V : Quand votre mari est mort, vous avez tout quitté pour venir à Chambéry ?
G : Oui, oui c'est ça, j'ai été veuve à 46 ans, j'ai du quitter la maison, vendre le bétail. Il est mort d’un cancer d'intestin, il a souffert, il a été opéré deux fois, il a beaucoup souffert. Je me suis retrouvée toute seule.... ça été dur, très dur.... Eh oui, c'est dur, vous savez mais le plus dur c'est son chien... (elle se met de nouveau à pleurer) le chien il a dû comprendre que j'étais seule après il ne me quittait plus d'une semelle !
V : Cela fait une heure que nous discutons, nous allons arrêter là, nous vous remercions, c’était très intéressant, merci beaucoup !
G : Eh ben écoutez, je vous ai dit la vérité moi.


Nous remercions cette dame pour toutes les belles choses intéressantes qu’elle nous a racontées et qui nous a, malheureusement, quittée trop tôt.

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