La lutte de Gina

Un témoignage de Gina,
né(e) le 23 avril 1929
Mémoire recueillie à

L’histoire de Gina débute en 1929 à Lorient. Elle naît comme tous les autres enfants, en criant, très fort. Malgré ceci, ses parents l’accueillent comme tous les autres parents. A ce moment là, rien ne laisse présager ce qui changera la vie de Gina.
Quelques jours après Noël de l’année 1932, le 31 décembre exactement, Gina se réveille comme à son habitude, sauf qu’aujourd’hui ses jambes ne veulent plus fonctionner. Elles sont là, toujours bien accrochées à son corps, mais trop fainéantes pour faire quoi que ce soit, et elles le seront tout le reste de sa vie.
A partir de ce jour, Gina débute une nouvelle vie qui ne sera parfois pas très simple. Mais comme si tout était prévu, elle fait appel à son caractère de battante. « Mes jambes ne veulent plus me faire marcher » se dit-elle, « et ben qu’elles se tiennent bien, parce qu’elles vont être obligées de me suivre ».
Ses parents qui gardent l’espoir de revoir leur fille marcher un jour, font appel à différents médecins. Gina voit passer un bon nombre de docteurs, tous aussi mauvais les uns que les autres. Certains vont même jusqu’à proposer des choses qu’il ne vaut mieux pas citer et qui ont vite fait de filer face à la colère du père de Gina. Et parmi ceux qui ont encore un peu de raison, les plus futés expliquent que cette paralysie est due à une baignade … Vous avez déjà vu beaucoup de personnes se baigner un 31 Décembre ?
Il y a une chose pour laquelle ils sont tous d’accords, c’est que Gina ne remarchera pas.
Aucune guérison en vue, Gina passe ses journées couchée dans son lit, elle lit des livres et écoute la radio où elle entend Tino Rossi et les autres chanteurs de l’époque. Il y a bien longtemps qu’elle s’est débarrassée de tous ses jouets, bien longtemps qu’on a mis de coté le catalogue de maison à construire, bien longtemps que plus aucun enfant ne veut jouer avec elle, trop peu intéressante à leurs yeux . Mais peu importe, Gina se moque des autres qui la jugent sans la connaître, ceux qui se permettent de tenir des propos horribles à son égard, sans savoir ce qui les attend, sans savoir ce qu’ils ont évité. La maladie ne préserve personne. Même à l’école, elle ne peut jouer avec ses camarades. Pendant les récréations, elle reste en classe pour faire des exercices. Mais ceci ne la dérange pas, elle aime l’école.
Alors que rien ne laisse présager que Gina marchera un jour, elle fait la connaissance d’un docteur. Celui-ci n’est pas comme tous les autres. Il s’appelle Doc Brock. Il propose à Gina et ses parents de tenter plusieurs opérations, et il les prévient, il ne sait pas vraiment ce qu’il va faire, Doc Brock est du genre à improviser tout ce qu’il fait. Gina et ses parents acceptent et ils se rendent très vite compte qu’il n’est vraiment pas comme les autres.
Quand Doc Brock opère ce n’est plus un docteur que l’on peut voir, mais une sorte de mécanicien du corps. Tous ses outils sont prêts à être utilisé à n’importe quel moment, il jongle avec, travaillant sur un rythme que lui-même crée. Improvisant sur un tempo que ses instruments produisent.
A la fin de chaque opération, Doc Brock est épuisé comme s’il avait dansé toute une nuit.
Il fait plusieurs opérations sur les jambes de Gina, jusqu’au jour où ce qu’il fît permet à Gina de se tenir sur ses jambes. Certes avec des béquilles, mais elle tient debout et après être resté couché pendant des années, c’est une grande victoire.

Puis il y a la guerre …

Tino Rossi ne chante plus dans la radio. On écoute la radio de Londres et les messages de propagande incessants.
Au début de la guerre Gina est toujours à Lorient, elle est entièrement plâtrée suite à sa dernière opération et ne peut donc pas bouger. Ceci les empêche, elle et ses parents, de s’abriter dans les caves comme le font les autres personnes pendant les bombardements. Ses parents restent donc auprès d’elle. Ils se dépêchent tous de manger avant 20h, heure à laquelle la grosse sirène se met à résonner dans toute la ville. Elle annonce la pluie de bombe. Elle vibre comme les cordes vocales d’une diva qui ne saurait chanter qu’une seule note. A ce moment là les parents de Gina se placent le plus près d’elle, et ils attendent tous les trois, la bombe qui les tuera.
Les jours passent et rien ne tombe sur leur maison. Mais pour éviter qu’une bombe les atteigne, ils décident de se réfugier à la campagne, loin des bombardements.
Ils s’installent dans un petit village où la population se montre très hostile dès leur arrivée. Les autochtones les prennent pour des sauvages et ne font rien pour les aider. Le père de Gina est obligé de rentrer à Lorient pour travailler, elle se retrouve seule avec sa mère. Pour toutes les deux, c’est le début d’une période difficile. Pour manger il faut troquer, mais pour troquer il faut disposer de quelque chose, hors Gina et sa mère n’ont rien. Elles doivent donc travailler dur pour gagner un simple repas de midi, et pour le soir elles se débrouillent. Heureusement le père de Gina revient régulièrement avec des provisions, mais entre-temps leurs ventres produisent des symphonies de gargouillement réclamant à manger.
La guerre se termine et Gina revoit enfin Lorient. Beaucoup de choses ont changé. Tout est en ruine, tout est détruit, sa maison a eu de la chance, elle n’a reçu qu’une bombe incendiaire …
Le temps passe, la ville se reconstruit et Gina grandit. Elle devient une femme.
Elle rencontre un homme qui devient son mari et déménage à Saint-Etienne. Une ville loin de l’Océan au milieu de sept collines.
C’est dans cette ville qu’elle donne naissance à ses deux filles et qu’elle trouve du travail. Mais tout n’est pas si facile. Les mauvaises dispositions citadines à l’égard des handicaps comme le sien, ne lui permettent pas de faire ce qu’elle veut. Certains lieux publics, comme le cinéma, le théâtre ou l’opéra, restent difficile voire impossible d’accès.
Puis certains employeurs ne veulent pas l’embaucher, croyant que son handicap l’empêcherait de faire son travail correctement.
Finalement, le monde autour de Gina n’évolue pas vraiment. Mais quelque chose va vraiment changer sa vie.
Un jour elle décide de passer son permis. Avec l’appréhension d’échouer elle garde ça secret, personne n’est au courant sauf le moniteur bien sûr. Et elle réussi. Elle annonce la nouvelle après l’obtention du diplôme en exposant fièrement le petit papier rose.
A partir de ce jour, le mari de Gina se laisse conduire par celle-ci, tel un ministre ayant son chauffeur. Et c’est le début de grandes escapades.
Elle peut se déplacer où elle veut, retourner en Bretagne, elle peut même rivaliser aux feux rouges avec de jeunes blancs becs. Elle traverse une partie de l’Europe pour se rendre à Budapest. Au volant de sa voiture rien ne peut l’arrêter. Elle conduit pendant 29 ans.
Aujourd’hui Gina ne peut plus conduire. L’utilisation des béquilles a fait qu’elle doit se déplacer en fauteuil roulant, et ceci ne l’empêche pas de pratiquer plusieurs activités et de se déplacer presque où elle veut. Parmi ses activités, elle anime une chorale. Peut-être que Tino Rossi, la grande diva, ou le Doc Brock lui ont inspiré cette idée.
Quoi qu’il en soit, malgré un départ difficile, Gina a su faire face, et si vous la croisez, elle vous le dira, ses jambes se sont bien tenues, et elles l’ont suivi.

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