La jeunesse d’hier à aujourd’hui
Mémoire recueillie à
Rapport aux parents
« J’ai eu des parents mais qui ne m’ont pas élevé. Je n’ai pas connu mes parents. Je n’ai pas été malheureuse mais je n’ai pas eu l’affection qu’une mère peut avoir pour son enfant. Mais, j’ai eu tout ce dont j’avais besoin.
J’étais malade. J’étais soignée parce que je n’étais pas très forte. Le docteur qui me soignait avait dit « ça pourra jamais travailler ni avoir d’enfants » J’étais un peu rachitique. On s’est mis le doigt dans l’œil. J’ai fait les deux. On était 7 enfants. J’ai retrouvé mes frères, j’avais 20 ans. Il n’y en a plus qu’un qui habite à la Ménitré. Un qui est mort à 80 ans. Un qui est mort en Indochine et que j’ai retrouvé avant qu’il parte pour la guerre d’Indochine et qui m’avait dit « si j’avais su que je retrouverais ma sœur avant de partir, je me serais jamais engagé ». Malheureusement, il y est resté. Avec mon frère qui est à la Ménitré, on a quand même des contacts mais on n’a pas les mêmes liens que si on avait été élevés ensembles.
Je me rappelle très bien de ma jeunesse. Je me rappelle très bien de la personne qui m’a élevée. J’étais petite mais je me rappelle. Ce n’était pas du tout la même éducation. C’était plus sévère que maintenant. Par exemple, il y avait une personne qui, tous les dimanches à la sortie de la messe, venait me chercher pour m’acheter un gâteau. C’était très gentil. Un jour, on l’a rencontré. La personne qui m’a élevée, je l’appelais « Maman » quand même, me disait : « tu dis bonjour ». Mais à ce moment là, je n’étais pas décidée. Je ne sais pas pourquoi mais comme j’étais une enfant, on a insisté. La dame a répondu : « laissez-la, je vous en prie. Elle est petite ». « Non, elle me cèdera ». Mais je n’ai pas cédé. On est rentré à la maison. J’ai été attachée avec un drap de laine. Il n’y a que quand il a fait noir que j’ai été détachée. C’est des choses comme ça que je vivais. Après, il fallait m’interdire de dire bonjour, parce que je disais bonjour à tout le monde. Maman disait : « il ne faut pas dire Bonjour à tout le monde ».
L’école
Je suis allée à l’école jusqu’à 12 ans. J’ai eu mon certificat d’études. J’aurais même pu l’avoir l’année d’avant mais la personne chez qui je vivais n’a pas voulu parce qu’elle a dit : « si on lui fait passer, on va me l’enlever ». Il n’était pas question que je continue mes études. Pourtant, j’aurais bien aimé. A l’école, j’étais toujours dans les premières. Moi, je n’avais pas les mêmes solutions parce que ce n’était pas par classe comme CM1, CM2. On était tous dans la même classe. Après, j’ai eu des cours ménagers : une formation. On avait des cours de cuisine et de ménage. Après, j’ai travaillé chez des gens. J’étais, ce qu’ils appelaient, une bonne à tout faire.
Le premier travail
C’est l’assistance publique qui m’avait trouvé mon premier travail. C’était eux qui nous menaient. On avait droit à rien. Jusqu’à la majorité, on n’avait pas le droit de sortir seules. La majorité, c’était 21 ans à ce moment là. Pas le droit d’aller au cinéma. Sinon, c’était le couvent du Bon Pasteur, jusqu’à la majorité. Je n’ai pas eu ces problèmes là. Après, j’ai quitté Saumur et je suis allée à la Possonière travailler chez un aveugle de guerre. J’y ai été pendant 4 ans. J’étais logée et nourrie. On nous donnait une petite somme d’argent mais presque rien. A ce moment, ce n’était pas payé cher. On n’avait aucun congé dans la semaine. On travaillait du Lundi au dimanche. On avait un peu le dimanche après-midi à condition que les patrons n’aient personne à dîner le soir.
A 21 ans, je suis retournée chez la personne qui m’avait élevé. Je m’en suis occupée longtemps après. Elle avait un fils qui ne s’occupait pas d’elle. Alors j’y suis retournée. J’ai trouvé du travail sur place. Je la considérais comme ma mère. Mais ses enfants ne m’ont pas accepté.
Sa famille
J’ai fait la connaissance de mon mari. On s’est mariés, on avait à peine 23 ans. J’ai été enceinte toute de suite et malade tout le temps. On était mal logés. C’était juste après la guerre alors on ne trouvait pas de logement. On logeait chez ma belle-mère mais ce n’était pas l’idéal. J’ai eu mes deux aînés assez vite. On n’avait pas de moyens à cette époque. Le troisième est arrivé trois ans plus tard. J’ai failli mourir. Le médecin avait dit « faites attention le plus possible ou vous n’aurez pas de petits enfants », je pesais 40 kilos à ce moment là. Mon mari faisait des cannes à pêche dans une usine place Lafayette. Il y a travaillé de l’âge de 14 ans à l’âge de 62 ans. Sauf deux ans en Allemagne pour le travail obligatoire. On a trouvé ce terrain. On a fait construire. Ils s’en sont sortis. Tous n’ont pas continué leurs études.
La jeunesse de ses enfants
L’accès aux études était plus facile pour mes enfants que pour moi. Il y a que ma fille aînée qui n’a pas continué. Jean Paul a été en apprentissage. Michel a continué. Philippe a eu le bac et Geneviève, elle a été jusqu’au Brevet. Ils ne manquaient de rien. A une certaine époque, ce n’était pas comme maintenant. Ca a changé complètement. Il n’y avait pas d’école maternelle.
Ils ne sortaient pas beaucoup. Le deuxième fils et Geneviève surtout. Je n’ai jamais eu de problèmes. Moi, dans ma jeunesse, non. On avait le droit à rien. Je lisais beaucoup. C’est tout. J’aurais beaucoup aimé poursuivre mes études mais à ce moment là, ça n’existait pas pour les enfants comme moi. Mais, j’ai toujours essayé de m’entretenir.
La jeunesse d’aujourd’hui
Il n’y a pas de comparaison entre les époques. C’est du 100% de différences. On n’était pas malheureux parce qu’on n’était pas envieux. Il fallait peu de choses pour nous amuser. Il n’y avait sûrement pas la vie qu’il y a maintenant. Aujourd’hui, on arrive à être dépassé. On est plus à la mode.
Il y a beaucoup moins de solidarité. Vous voyez quelqu’un qui tombe dans la rue, il va se relever et c’est tout. On finit, à un certain âge, à avoir peur de tout le monde. C'est-à-dire, qu’on ne savait rien avant. Il n’y avait pas de télé. Même la radio, tout le monde n’en a pas eu tout de suite. On ne savait rien. Ce n’est pas comme maintenant. Et la politesse. Ils ne se rendent pas compte. Y en a quand même qui disent bonjour. Mais quelques fois, maintenant, on est surpris. Mais je vois la chose comme ça, je sors tous les jours, rencontrer quelqu’un et ne serait-ce qu’un bonjour ou qu’un sourire, je ne sais pas, c’est beaucoup.
Je crois que les relations entre jeunes et adultes aujourd’hui, sont très différentes. Les jeunes ont beaucoup moins de respect pour les adultes aujourd’hui. On est complètement dépassé. Et puis ça dépend du tempérament. Moi j’ai un tempérament plutôt facile. Je me complais assez facilement. Il y a des personnes âgées, faut le dire, qui ne sont pas faciles non plus. Il faut reconnaître que le caractère en vieillissant ne s’arrange pas. Parce qu’on souffre d’avantage. On ne peut pas faire tout ce qu’on veut. La seule chose, je pense qu’il y a aujourd’hui, c’est que les jeunes ne savent pas économiser. Je pense que c’est ça le malheur. Qu’est ce que ça donnera plus tard ? On leur dit d’aller étudier quelque chose et ils arrivent, il n’y a rien. C’est bouché. Nous, de toute façon, on n’avait pas à dire « moi j’ai envie de faire ça ». On n’avait pas le choix. C’était ça et puis, c’est tout.
J’appréhendais un peu votre venue parce qu’on ne sait pas sur qui on va tomber. C’est la même chose pour vous. Je pense que ça se passe bien. Dans votre catégorie comme dans la notre. Y a des personnes âgées qui sont hargneuses. »
