La grande débrouille

Un témoignage de Gérard Culleriez,
né(e) le 15 mars 1923
Mémoire recueillie à

En juin 1940, j'ai eu mon diplôme. Après juin 40, mes parents avaient une villa à Arcachon et je suis parti en vacances là-bas. Mon père est revenu car les allemands sont arrivés et les militaires français se sont mis en civil pour ne pas être fait prisonniers. L'entreprise a été aussitôt réquisitionnée par les troupes d'occupation, on a donc travaillé à 50 % pour les allemands, et le reste, pour nous. On avait le droit de garder notre clientèle. C'était en même temps un avantage, parce que tout se faisait en bons, on ne pouvait pas acheter un mètre de fil électrique sans avoir des bons. On avait une allocation, mais quand on travaillait pour les troupes d'occupation on leur demandait des bons supplémentaires, on leur en barbotait le plus possible pour travailler pour les français. C'est là que l'on a appris le système D. En 1941, il n'y avait plus rien à boulotter, et les bons d'alimentation sont apparus. J'avais 18 ans, mon père était revenu, on a travaillé ensemble. Il y avait les déportations du travail, le STO, et pour que je ne parte pas, un allemand qui s'appelait Neumeier, qui n'était pas nazi et qui avait besoin de moi s'est débrouillé pour que je sois réquisitionné sur place, exceptionnellement. J'étais payé directement par la préfecture de la Gironde où j'étais chef électricien et j'allais partout. Chez les officiers, les français, à la préfecture, à la mairie, on faisait des dépannages, on allait vraiment partout. Je ne disais ni oui, ni non, j'allais partout, je me débrouillais. On avait des relations, si on voulait, mais pas trop, il ne fallait pas en avoir car c'était des collabos. Mais automatiquement, quand on travaillait, comme on avait pas à brouter, on voulait avoir du «bröt», c'est à dire du pain. Il y avait la boulangerie régionale allemande qui se trouvait là où il y a les deux tours administratives sur les boulevards. Donc, je ne suis pas parti en Allemagne, je travaillais officiellement pour les services allemands mais je travaillais avec l'entreprise de mon père. C'était une magouille, mais c'était comme ça. Moi je ne travaillais pas, si on peut dire, en tant que chef électricien, je dirigeais. J'avais des ouvriers réquisitionnés et tous ceux qui étaient réquisitionnés étaient plus ou moins sous mes ordres. J'avais des copains, car quand vous êtes un ancien élève de lycée technique, je peux vous dire que des électriciens, il y en avait partout. Et les employés de l'entreprise de mon père étaient pratiquement tous des anciens élèves et des copains à moi. Comme ça, les allemands et l'administration ne les embêtaient pas. Début 1943, les services allemands, dont l'allemand qui m'avait chapeauté et qui était civil, m'ont déplacé à Nancy. J'ai donc été chef électricien à la préfecture de Meurthe-et-Moselle. J'étais basé à la cité universitaire qui était réquisitionnée. J'ai appris à connaître Nancy. Et là, on m'a embarqué en douce dans les FFI. J'avais donc deux casquettes, je travaillais dans le civil et je faisais en même temps de la résistance. La résistance consistait à bloquer par exemple un officier dans un ascenseur entre deux étages en simulant une panne, c'était mon rôle. Pendant ce temps, d'autres résistants allaient par exemple fouiller son bureau. En octobre 1944, Nancy a été libérée peu après Paris. Je ne voulais pas rester là-bas, je suis allé voir l'officier supérieur avec mes papiers et il m'a fait un bon de retour pour Bordeaux et je suis rentré. En janvier 1945, on m'a réquisitionné militaire. J'en ai eu pour deux ans. Je me suis retrouvé à la caserne Nielle à la bastide. J'ai été affecté au service du matériel, et là je suis resté peu de temps. Je suis allé à Bourges, à l'école spéciale du service du matériel pour être officier. Je suis parti trois mois là-bas en tant qu'aspirant. Il y avait un piège : pour être nommé sous-lieutenant, il fallait que je m'engage trois ans. J'en avais marre de la guerre et il me restait trois mois de service à faire, donc j'ai refusé, je suis rentré de mon service militaire et j'ai travaillé un peu pour mon père.

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