Je suis né sur un circuit automobile

Un témoignage de Yves Mourregot,
né(e) le 14 août 1947
Mémoire recueillie à

Enfance et profession
« J’ai fait boucher parce que bon, à l’époque fallait travailler. »




Je suis né le 14 août 1947. Ça fait longtemps, c’était juste après la guerre. Ça me fait 62 ans. Juppé est de 47, il fait vieux ! Ce qui me rassure, c’est que les Ferrari sont nées en 47. Ça me rassure, ça me revalorise. Ça m’a marqué ça ! À Laréole (Haute-Garonne à la limite du Gers), y a un beau château à côté de Cadours. Il y avait un circuit Cadours-Laréole.



J’adore les parfums. Quand je vais aux Nouvelles Galeries, je vais toujours sentir les parfums. J’aime les odeurs en général.



Quelles sont vos odeurs, vos parfums préférés ?




Ça, c’est particulier ! Je vais vous surprendre parce que quand on va à la campagne, les odeurs me rappellent des choses… le bétail. Je ne dois pas être le seul parce que à la maison, mon père était marchand de bestiaux alors on a toujours eu du bétail et à l’époque, quand j’avais votre âge, moi, je n’aimais pas cette odeur. Du côté de chez moi, il y a plusieurs têtes de bétail. Mais quand je m’en vais du côté de Laréole sur Gers où y a toujours du bétail et quand on passe à la campagne avec la vitre ouverte de la voiture : tac [soupir], l’odeur !


Ça me fait un bien terrible, ça me rappelle ma jeunesse et plein de souvenirs. Mais on est beaucoup comme ça je crois. Du côté des vignobles, les vendanges et le goût du raisin, ça me rappelle ma jeunesse et voilà, c’est pareil aussi. Après, les odeurs vraiment proprement dites, y a des odeurs de fleurs que je n’aime pas, qui sont pas bonnes quoi et qui sont bonnes pour d’autres. L’odeur à midi, quand on a faim, on aime cette odeur mais si vous passez après avec cette odeur, c’est plus pareil.



Vous travailliez avec votre père ?




Non, pas du tout. Il était marchand de bestiaux et j’étais boucher.
Vous disiez que vous n’aimiez pas trop cette odeur à cette époque-là.
Pas du tout, pas du tout, j’aimais pas du tout cette odeur parce que à l’époque, c’était une odeur qu’on avait toujours là et moi, je n’aimais pas. Ce n’était pas désagréable mais, non, ce n’était pas une odeur que j’aimais. À cette époque-là, y avait du bétail partout. Mais, maintenant que ça devient rare cette odeur-là, ça me rappelle plein de choses quoi.



Vous êtes né à la maison familiale, à Laréole ?




Oui, j’y suis né, j’y ai vécu. Et elle a été vendue y a pas longtemps, manque d’entente avec ma sœur, voilà. Je n’ai qu’une sœur plus âgée qui est psychologue à Paris et ça marche bien pour elle.



Et vous avez été boucher ?




Oui, j’étais boucher. Alors, j’ai fait boucher parce que bon à l’époque fallait travailler. J’ai fait l’apprentissage à 15 ans, j’ai passé plusieurs examens : CAP, une espèce de brevet, CFA, plein de trucs comme ça. Et j’avais horreur de toucher la viande.



Mais pourquoi vous avez fait ça alors ?




Ben, parce qu’il fallait bosser et voilà, bon le commerce lui-même était agréable mais après toucher la texture de la viande….
Mon père avait des copains bouchers à cette époque là. Je voulais pas faire ça mais bon il me disait « Tu ne veux pas essayer de faire ça ? »… L’odeur ne me gênait pas mais le toucher de la viande, vraiment, je n’aimais pas. C’est fou ça, hein ? Alors que j’ai fait ça pendant longtemps, pendant plusieurs années.
Vous allez me dire pour un boucher, « ça le fait pas ».



Ça a duré longtemps ?




Oui, ça a duré longtemps, des décennies. Mais bon, c’est comme ça. Mais quand t’analyses le truc après tu dis que je n’aimais pas toucher la viande. J’aimais bien la vendre parce qu’elle me faisait manger.



Après deux ans vous avez fait le CAP ?


C’était sur trois ans. Après je suis venu sur Toulouse. J’ai travaillé à Balma, après j’étais chef boucher dans un supermarché. Là, je touchais moins de viande et après je me suis mis à mon compte au marché Victor Hugo.



En quelle année vous êtes-vous mis à votre compte ?




En 75 jusqu’en 95-96. Après, j’étais marchand de chaînes. De chaînes au centimètre. Les bijoux.
Je le fais encore. Je le fais depuis 95-96, j’ai les bobines de chaînes, je les coupe et après je les vends.



Pourquoi vous avez arrêté comme boucher ?


Parce que j’en avais marre. Comme j’avais mes fils qui ne voulaient pas continuer, ils voulaient faire autre chose.



Vous vouliez que vos fils reprennent ?




Oui, un pour qu’ils reprennent et après qu’on agrandisse. Mais, ça ne les intéressait pas.



Qu’est ce qu’ils ont fait ?




Il y en a un qui est musicien et l’autre qui était pour être juge d’instruction mais qui a fait autre chose… Il s’occupe du circuit d’Albi, de tout ce qui est juridique.
Les enfants
« Moi, j’ai vraiment profité de mes fils. »
Mon fils fait des courses de voiture. Il a commencé par des courses de karting, on a continué à faire du karting. On allait à Fenouillet. Voilà, depuis tout petit jusqu’il y a pas longtemps, on faisait du karting. Après on a acheté une Formule Ford, une monoplace.



Moi, j’ai vraiment profité de mes fils. De tout petit jusqu’il y a pas longtemps. On a passé beaucoup de temps agréable ensemble. Après, voilà, un est à Albi, l’autre est à Paris, il vient de partir 10 jours à Miami. Jamais, je ne peux les avoir. Maintenant, c’est fini, j’en ai bien profité. Je les voyais tous les jours, j’allais les chercher à la sortie de l’école. Après, on a commencé à faire un peu de modélisme, puis le karting. En fait, on était tout le temps ensemble malgré le fait qu’ils n’habitaient pas avec moi.



Vous habitiez en ville ?




Oui, aux allées de Barcelone, et leur mère habitait aux Mazades. J’allais travailler et après à 16h30-17h, j’allais les chercher et puis comme leur mère travaillait à la cité administrative, elle venait les chercher en passant. Malgré tout, on a fait plein de trucs ensemble. Le karting, et après la musique, ils se sont mis à faire de la musique.



Vous faisiez de la musique aussi ?




Pas du tout. Mais j’adore la musique. A mon époque ce n’était pas possible d’en faire, je grattais un peu de guitare mais sans résultat. Et après c’est moi qui les portais pour jouer dans les bars et ils ont fini au Printemps de Bourges. Ils jouaient dans le même groupe. Ils s’appelaient les Flightcase. Les flightcase, c’est les caisses où tu ranges les instruments et le reste. Ils ont commencé en 90. Ils ont joué dans les bars, au Bikini. Ils ont été sélectionnés pour aller jouer à Bourges. Et après, y en a qu’un qui a continué.
Vous accompagniez toujours vos enfants aux répétitions. L’ouïe était souvent sollicitée…



Même pour les répétitions, quand ils répétaient ou qu’ils créaient des morceaux. Moi j’étais avec eux et quand il y avait un truc parfois qui n’allait pas, qu’eux ne sentaient pas, moi je disais « merde il y a un truc qui ne passe pas ». Je leur disais sans leur dire « ça c’est pas bon ». On ne peut pas dire aux gens qui composent « ça ce n’est pas bon », ce n’est pas possible parce qu’il faut leur dire « est-ce qu’on ne peut pas l’arranger ? ».
Vous avez réalisé un fond de scène pour eux, vous étiez une sorte de Mac Gyver…



Ce n’était pas moi qui étais fier c’était eux parce que quand le fond de scène descendait ils étaient contents. Si vous aviez un groupe, on s’appelle « tant » et puis il y a le nom derrière qui fait que c’est la carte de visite. La musique fait la carte d’identité. Ils étaient contents oui.



Est ce qu’il n’y a pas un effet visuel qui vous a marqué quand le rideau descendait ?




J’étais content de la technicité. J’avais pris un tuyau de descente d’eau en plastique. Ça faisait un truc qui s’enroulait et ça faisait aussi contre poids pour le dérouler. Et puis c‘était tendu avec du velcro seulement. C’était un truc tout simple, c’était de l’amusement.
L’amusement comme un gosse, pareil.



Le karting
« C’est un truc qui tient avec 4 morceaux de fer et c’est compliqué comme de faire voler un A 380 ! »

Vous avez évoqué les sports mécaniques…Quel était le sens le plus sollicité ?


L’ouïe, le bruit du moteur c’est très important parce qu’une petite pièce, comme le carburateur, je ne sais pas si vous vous y connaissez en mécanique, mais le carburateur c’est l’endroit où se fait le mélange air/essence. Voilà, mais c’est un sens parmi tant d’autres aussi. Il y a la vue, la fumée, la couleur de la fumée. La fumée c’est important. Si on démonte la bougie il faut qu’elle ait une certaine couleur. C’est visuel en fait.



Vous étiez plutôt acteur ou spectateur ?




J’étais acteur, c’est moi qui préparais de remonter le moteur sur le châssis, de gonfler les pneus, la température, de régler la chaîne, c’est un truc qui tient avec 4 morceaux de fer et c’est compliqué comme de faire voler un A380. C’est 4 boulons à chaque coin et c’est compliqué comme pas possible. C’est horrible, une voiture il y a pas de réglage tandis qu’un karting c’est très compliqué. J’étais plutôt mécanicien régleur.



Ça vous est arrivé d’être public ?





Oui, ça m’est arrivé parfois de regarder la course qui précédait ou qui arrivait derrière.
Et vous pensez que c’est les mêmes sens qui sont mis à l’épreuve ?
Pas du tout, quand on regarde ce n’est pas intéressant. On est intéressant qu’à partir du moment où on …surtout quand c’est mes fils qui tournent. Si y a 30 bonshommes qui tournent et qu’y a qu’un fils, vous verrez quand vous serez père de famille, vous ne verrez que lui. Enfin, on voit tout le monde mais vous voyez ce que je veux dire. Ce n’est pas spécialement pour le voir lui, mais pour voir qu’il a du niaque. Et puis, si il a pas de niaque, on l’engueule un peu.
Vous avez évoqué le modélisme aussi…





Ça a été très court en fait car on est parti très vite vers la mécanique. Vous connaissez le modélisme ? C’est une grande boîte avec de plein de petits morceaux de bois, de trucs et, de les coller, finalement, ça fait un avion qu’il faut équilibrer. Et après, on le voit voler, on le fait tourner, on a les larmes aux yeux quelque part. Mais l’avion, ce n’est pas moi qui l’ai monté, c’est mon fils parce que lui il était trop patient. Il est venu au modélisme quand il était tout petit. Au ski, il s’était cassé la jambe. On lui a offert un petit moteur en plastique seulement et puis c’est parti de là. Et puis après, on lui a acheté un petit bateau et puis c’est venu jusqu’à l’avion quoi. C’est comme un virus.


Aujourd’hui il a 37 ans, toujours pareil, il a 4 ou 5 avions. Quand on l’a dans le sang c’est fantastique, ce n’est pas des trucs qui me plaisaient à moi…voilà…
Y a-t-il un sens que vous utilisiez dans le modélisme et dans le karting ?
Non…Enfin si c’était l’équilibre ! L’équilibre de l’objet lui-même. Un avion s’il est mal équilibré que ce soit les ailes ou le fuselage, il faut que ce soit bien précis, il y a un sens où on ajoute les plombs et ça se met à un quart de gramme.



Et pour le karting le fait du gonflage des roues, ça se compte en grammes aussi. D’ailleurs les manomètres de roues ils ne sont pas gradués en kilo mais en grammes. Ils sont gradués de 0 à 5. De 0 à 2 c’est très très large, c’est à dire qu’à chaque fois c’est un petit gramme par petit gramme. On peut mettre 1.01 gramme, mais si on met 1.02 gramme le karting il tient moins bien la route.
Voilà on peut faire l’association de l’équilibre de la pression avec l’équilibre de l’avion lui même. Comment dire, c’est un lien.



La mécanique aussi, le moteur thermique. Le moteur d’un avion c’est un deux temps aussi comme le karting. L’avion c’est un petit moteur deux temps comme le karting sauf que celui-là est puissant, dangereux même. Les deux sont dangereux, parce que un si on y laisse le doigt, l’hélice le coupe comme un rasoir. Le karting c’est pareil y a un petit pignon juste à côté du moteur et du carburateur dont je vous parlais. Et il faut faire attention quand on le règle de ne pas mettre les doigts dans ce pignon. Donc être prudent.



Qu’est ce que vous ressentiez au kart ?




J’étais aussi gosse qu’eux, c’était une bonne sensation, c’était que du bonheur, il n’y avait pas de différence entre père et fils. Parce que c’était l’osmose tous les trois.



Qu’est ce qui vous manque de cette période ?




Ce sont mes fils, mais maintenant ils ont leur vie. La vie économique, sentimentale font qu’ils ne peuvent pas toujours être ensemble. Et d’aller moi, faire du karting tout seul, je peux y aller mais je ferais 2-3 tours et après je serais fatigué.



Aller voir une course, ça vous plaît ?




Non parce que je serais frustré quelque part, de voir les gars qui s’occupent autour d’un appareil, j’aimerais être à leur place.
Quand ils ont commencé à faire de la musique c’était en parallèle avec le karting ?
Ils faisaient encore du karting et ils jouaient sur Toulouse. Les concerts finissaient tard la nuit, il fallait trimballer du matériel donc j’ai acheté un fourgon. Il nous servait pour la musique et pour le karting. La musique commençait à gagner sur le karting, et financièrement aussi ça commençait à être…voilà. D’autres copains à eux jouaient et il fallait être là.



Je préférais le karting quand même. Mais la musique, il y a eu de bons moments, ils ont fait la première partie de Noir Désir. C’était en 91, à Toulouse il y avait un espèce de tremplin pour les groupes et eux ont gagné. Le concert était à Portet. Y a eu un lien très amical avec Noir Désir et d’autres groupes.
On était allé en Allemagne et dans un festival à Barcelone. Et moi je les y portais. Et après le Printemps de Bourges, tous ces petits groupes sont pris en charge par le Théâtre des Variétés de Paris où ils jouent devant un parterre de producteurs assez important. Et le groupe s’est arrêté ensuite, suite à un souci avec le chanteur du groupe alors qu’ils avaient été repérés par un producteur. De tous les 5 il y a que mon fils qui a continué.



Ça vous procure quoi la musique ?




C’est l’évasion quelque part, c’est spirituel la musique. Ça détend. Chaque style de musique, chaque morceau fait revivre…[des émotions].
Le goût
« C’était à tomber à la renverse de bon ! »



Le plat que vous aimez le moins ?



Une salade de tomates aux oignons. J’ai horreur de ça. J’aime bien les tomates seules mais pas avec des oignons. Il y a la couleur aussi : rouge et blanc ça fait un contraste et… même de toucher un oignon je ne peux pas.
Je fais des ateliers cuisine de temps en temps, et la dernière fois j’ai fait du poulet avec une sauce sénégalaise. Il faut faire revenir 4 à 5 kilos d’oignons dans une casserole, j’ai dit « putain ce n’est pas possible ». Il va falloir les peler ! Mais c’était déjà fait, réduits en purée et je devais y ajouter des épices. Quand il a fallu le manger, j’ai dit « bon qu’est-ce qu’on fait » et finalement c’était à tomber à la renverse de bon !



Mes plats préférés c’est les coquilles St Jacques, et aussi la lotte avec la même sauce que les coquilles St Jacques. J’ai mangé chez Guérart, un étoilé. J’ai mangé du caviar dans un œuf, c’était à tomber à la renverse. Mais on y mange qu’une fois dans un lieu comme celui là parce que le repas tu ne vas pas te l’offrir tous les jours.



Vous n’avez cité que du poisson…alors que vous étiez boucher.




Parce qu’on n’en trouve plus de la bonne, mis à part de l’agneau. J’aime la viande grillée, j’ai une petite jante [qui me sert de barbecue] et je cuis la viande. J’aime les côtes d’agneau grillées. On ne trouve pas de bonne viande. Mais je préfère le poisson.



L’odorat
« Ca sent bon et ça faisait course ! »




Il y a quelque chose qui m’a marqué, je reviens à l’automobile. Je suis né sur un circuit automobile et les gars venaient 1 mois avant la course, puis ils restaient. Ça fait qu’ils étaient là 2 mois. Je sais que mes parents se plaignaient parce que les gars passaient, ils ouvraient les gaz à fond. L’odeur du ricin m’a marqué. Parce qu’à l’époque ils graissaient avec du ricin. Ça résistait à une grande température, ce n’est pas comme maintenant où il y a une huile de synthèse qui même à grande température permet d’avoir de bonnes performances. Le ricin avait une odeur particulière, une odeur agréable. Et quand on est arrivés au karting [avec ses enfants], le premier bidon d’huile que l’on a acheté, les 4 premiers coups de moteur ça a senti le ricin. Et je me suis souvenu de mon enfance, ma toute jeune enfance.


À la fin on trouvait de l’huile de synthèse et j’allais à la pharmacie pour acheter du ricin. C’était avant tout pour le graissage, et en plus il y avait cette fameuse odeur. Et les autres sur les circuits nous demandaient ce qu’on utilisait comme huile, ils disaient « c’est la même mais d’où vient cette odeur alors ». Ça sent bon et ça faisait course, c’est ça ! Ça faisait course !



Quand j’étais gosse, c’était le plaisir de voir les voitures tourner, sans attrait mécanique, c’était le plaisir de voir les voitures et les motos qui sentaient toutes cette odeur. Mais ce n’était pas pour l’odeur, c’était le fait de voir les voitures tourner. À l’époque les gens n’aimaient pas cette odeur, alors que moi je là mettais pour l’odeur mais aussi pour graisser. Ces moteurs là c’était du cristal. C’était une horreur ! Mais cette odeur !! Combien de fois on est venu me demander « Mais qu’est ce que tu mets comme huile, ce n’est pas autorisé ! », « Mais si, je mets ça comme huile, tu vois bien que c’est autorisé ».



Une autre odeur ?



J’aime beaucoup les parfums, quand j’étais jeune 18-19 ans et que j’ai eu un petit peu d’argent je me suis payé « Héritage d’Hermès ». De temps en temps je change mais j’ai toujours une bouteille d’Héritage d’Hermès depuis près de 40 ans. Je n’ai jamais changé.

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