« Je n’ai pas voulu assister à la destruction du pont car cela me fendait les tripes »
M. BAUDET est né à Langon en 1949 et vit au Bas Pian depuis 1989. C’est avec enthousiasme que Joël nous raconte :
« Le pont ? Oh oui, je m’en souviens ! A l’époque ma grand-mère habitait encore à Langon et je le prenais à chaque fois que nous allions lui rendre visite. Au bas de chacun de ses piliers, il y avait une énorme drague faite de poulies et de trémies. Je dois vous avouer que j’en avais une peur bleue lorsque je les voyais. La plupart des souvenirs que j’ai du pont sont liés à cette drague. C’était un pont majestueux, imaginé par Gustave Eiffel et construit selon les techniques du «pont poutre ». Malheureusement il fut détruit en 1975 mais il était déjà condamné depuis 1971 lorsque l’on a vu surgir des eaux son successeur : un large pont en béton qui, selon les élus de l’époque, fluidifierait le trafic. Il aura vécu 70 printemps… »
Après une courte pause, il reprend, quelque peu contrarié :
« En 1858, nos aïeuls avaient construit le chemin de fer dans un esprit de modernité. Ils pensaient alors que cela permettrait de renflouer l’économie locale. Ce n’est pas pour autant que les communes avoisinantes se sont vues valorisées. Un siècle après le même raisonnement a été suivi. Sont apparus alors l’autoroute, la «rocade» et enfin l’objet de tous les maux : le pont. Suite à une bataille acharnée de quatre ans, entretenue par les Macariens, l’ancien pont a décliné. La Garonne est une frontière effective entre Langon et Saint Macaire et la démolition du pont n’a fait qu’accentuer cette frontière, attisant ainsi les discordes. Je me suis battu pour ce pont qui avait le tort d’être vieux à une époque où il fallait être résolument moderne. Les années 70, période de toutes les exubérances ont eu raison des coutumes locales. L’autoroute a également contribué à la disparition de certaines activités en bord de Garonne. En effet, c’est en récupérant le gravier que les ouvrages liés à l’autoroute furent construits. Ce dragage a dévasté la Garonne, certains peupliers en sont même tombés, ce fut un saccage écologique et archéologique ! Je me rappelle que ce dragage massif a été dangereux à tel point que plusieurs personnes se sont noyées. Toutes les baignades ont alors été interdites. J’adorais cet endroit, théâtre de mes plus beaux souvenirs. »
Le regard triste il poursuit :
« J’ai également été acteur de la cru de 1981. À l’époque j’étais conseiller municipal à St Macaire. Heureusement, sur les conseils de mon père, j’avais rénové ma maison de sorte qu’en cas d’inondation je ne déplore que peu de dégâts. J’avais rem-placé la tapisserie par de l’enduit lavable, le sol était fait de car-relage et j’avais prévu l’enlèvement des radiateurs électriques. J’avais même construit un batardeau en bas de la maison pour tenter d’empêcher l’eau de rentrer. En vain, j’ai tout de même été inondé. Les lignes électriques étaient coupées et les routes impraticables; nous étions coupés du monde. Le seul moyen pour nous de relier St Macaire à Langon était de passer par le viaduc du chemin de fer. Le gouvernement a décrété l’état de crise quand l’eau a cessé de monter !
Il devait être vingt heures quand on a vu arriver plus de deux cents hommes, personne n’étant au courant de leur venue. Il a fallu s’organiser tant bien que mal pour les loger et les nourrir; on a donc investi la salle des fêtes pour les accueillir et la mai-son de retraite pour préparer les repas. Quelle pagaille ! »
C’est avec une pointe de nostalgie dans la voix, que Joël se replonge dans le passé :
« Enfant, j’adorais pêcher. Moments privilégiés avec mon père. Nous n’étions pas les seuls à apprécier la pêche, plusieurs dizaines de personnes remplissaient les plages de gravier chaque fin de semaine. Un jour, toujours accompagné de mon père, je suis arrivé sur le lieu de pêche à trois heures du matin pour être certain d’avoir une place pour pêcher la mule. Nous avions dormi sur les bords de Garonne emmitouflés dans un sac à patates. Et je dois dire que je n’ai pas eu très chaud cette nuit-là ! Lorsque la chance n’était pas au rendez-vous, je regardais les péniches passer, aussi belles les unes que les autres. Chacune d’entre elles, avait un nom et une couleur propre, les couleurs indiquant la marchandise transportée, et le nom correspondant à une ville de France. C’est ainsi que j’ai pris mes premiers cours de géographie ! »
Quelques bons souvenirs en bord de Garonne :
« Tous les ans, au printemps, les hannetons arrivaient sur les bords de Garonne. Ces petits insectes voisins du scarabée, à la vie éphémère, ont disparu avec le temps. Nous prenions un ma-lin plaisir à les capturer et à les attacher par la patte pour en-suite s’en servir comme cerf-volant. Je me souviens aussi des jours de classe pendant lesquels nous nous amusions à entasser un bon nombre de ces insectes dans une grosse boîte d’allumettes que nous agitions et que l’on entrebâillait pour les laisser sortir un par un en classe. L’institutrice qui, à l’époque, nous faisait cours, avait une peur bleue de ces petites bêtes et par conséquent nous laissait sortir dans la cour. Un bon moyen pour nous d’échapper aux leçons et d’aller jouer au football. Quelle belle époque !! »
Le sourire aux lèvres Joël continue :
« Mon père avait entendu parler d’une loutre qui attaquait les poules dans le village. À cette époque je devais avoir 10 ans. Un matin, alors qu’il faisait froid et que la gelée blanche recouvrait les berges, il a vu à quelques mètres de lui une pe-tite masse noire faire des allers-retours. Persuadé que c’était la fameuse loutre, mon père l’a mise en joue. Il a tiré. Dans un cri strident, il a entendu un hurlement et le mot : « ASSASSIN » provenir du fossé. C’était un chasseur, un petit homme coiffé d’un béret qui, pour lutter contre le froid faisait des allers-retours dans le fossé en attendant le gibier. »



