Je me souviens du cinéma étant enfant.
Mon premier film, ça devait être en 1926-1927. Je devais avoir 9/10 ans. J'habitais Vivier du lac, comme on dit maintenant, mais à l'époque, on disait le Vivier.
Un jour est venu un projectionniste. Il passait des films sur les techniques agricoles, par exemple sur la potasse d'Alsace, le plâtrage...C'était même en anglais “This is platred”. Je pense qu'il devait être en cheville avec le ministère de l'agriculture. Alors bien entendu, c'était intéressant pour les cultivateurs du coin, mais c'était l'évènement, tout le village était là.
On plantait l'écran du coté de la rue. Sur la terrasse de l'école, prêt de la prise de courant, il branchait son appareil et puis ça marchait.
Pour finir, il y avait un charlot qui parlait de vieilles actualités qui devait dater de pfff.... je ne me souviens pas très bien de ça.....Alors il y avait ce type qui avançait et qui nous saluait. Alors les gosses que nous étions, on était tous là, à rire à gorge déployée.
Voilà, mon premier film, c'est ça.
Après, une fois est venu à l'école un homme qui nous a passé des petits films avec un petit projecteur. Il nous avait passé ça dans la classe. Alors là, on était aux anges. Les premiers films que j'ai vu, c'était à l'école.
J'allais souvent à Cannes, dans la famille de ma mère. A l'occasion de vacances, j'ai vu mon premier grand film, dans un grand cinéma, c'était un film de guerre qui s'appelait «La grande épreuve». Je crois qu'il y avait Jean Murat.
Mais le cinéma, étant au Vivier, il y a eu une grande éclipse... Il n'y en avait pas. Il n'y avait même pas de tourneur qui venait... Vous savez les types qui viennent avec leur cinéma ambulant... comme on peut encore en voir maintenant...Vous savez? Le cinébus.
A ce moment là, c'était l'émerveillement de voir bouger les images. C'était tout en noir et blanc, bien sûr, et absolument muet. Il y avait des sous titre, c'est à dire que le rythme du film était cassé par un carton qu'on projetait et qui expliquait le film.
Moi, ce qui m'intéressait c'était l'image... De voir que les images qu'on avait sur nos livres ça ne bougeait pas, mais que là ça bougeait... C'était l'émerveillement.
Je ne suis pas le seul à avoir éprouvé cette impression. D'après ce que j'ai pu lire par ci par là, il y en a peut être des dizaines et des dizaines, voire des centaines qui ont éprouver la même sensation que moi, à être éblouis par l'image qui bouge.
J'ai vu arriver le cinéma parlant en 1930 à peu prêt. D'ailleurs, il n'était pas parlant, il était «bavard» parait-il. Dans les films à cette époque, ils parlaient beaucoup... Évidement, c'était une nouvelle invention... Et puis, de temps en temps, sans savoir pourquoi, ils s'arrêtaient, puis ils chantaient, comme ça... Ils poussaient une chanson, c'était marrant...
Lorsque j'étais au lycée, j'ai appris qu'il existait des petites caméras pour faire du cinéma à domicile. Pathé appelait ça, «le cinéma chez soi». Il n'y avait que les parents aisés qui pouvaient s'offrir ça. C'était cher...les rupins en avaient, mais parmi les gens de ma condition, il n'y en avait pas beaucoup...et ça j'aurai bien aimé...
Il y avait un appareil comme ça, qui était en vitrine dans une maison, un bâtiment qui vendait des disques. Alors avec quelques uns, on s'écrasait le nez contre la vitrine pour regarder cet appareil qui tournait. Le soir dans la vitrine, il y avait l'appareil d'un côté et l'écran de l'autre. Il y avait encore Charlot, et on avait le nez écrasé en train de regarder Charlot, voilà.
Par la suite, comme tout ceux qui continue leurs études, je suis allé au collège. Quand je suis arrivé en 1933, c'est à dire au brevet, tout le monde cherchait ce qu'il allait faire plus tard. J'aurais aimé faire... On ne disait pas cameraman à l'époque, on parlait encore...comment dire??? Français. Les actrices n'étaient pas «des stars», c'étaient encore «les étoiles», vous voyez? Il n'y avait pas de franglais à l'école, c'était encore tout français. Alors les «cameraman»,«projectionniste»,on les appelait «opérateur», «opérateur de cinéma», tout simplement.
J'étais donc à l'école universel, ce n'était pas l'école comme maintenant... Il existait des petits bouquins sur les carrières (du bâtiment, PTT...)et il y en avait aussi sur les carrières du cinéma, alors je demande ce livre là.
Mon père reçoit ce livre et il se demandait ce que c'était: «Qu'est ce que c'est que cette histoire?Qui a commandé cette brochure?», je lui dis “C'est moi”, “Qu'est ce que tu vas en faire?”, “je ne sais pas, j'aimerais bien faire du cinéma... j'aimerais bien apprendre à tourner des films”, «Non mais tu es complètement fou mon pauvre Henri, tu vas aller finir dans les basfond de Marseille»...
Voilà dans quel état d'esprit mon père traitait le cinéma. Il n'était pas le seul, le cinéma était la dernière activité qu'il fallait faire. Entre parenthèse, il avait peut être bien raison... A l'époque, le cinéma était une activité foraine, qui faisait n'importe quoi. Je ne parle pas des frères lumières. Eux c'était deux savants qui avaient inventé un appareil...
Il m'arrivait d'aller voir le dimanche avec mon frère, trois films d'affiler à Aix les bains. On n'était pas les seuls... Il y avait toute une équipe de galopins par là qui faisait la même chose que nous. On y allait en vélo, d'ailleurs, dans un coin du cinéma il y avait un espèce de hangar. Alors, quand il voyait arrivé l'armada, il ouvrait les portes du hangar et on rangeait nos vélo. A l'époque on ne faisait pas les difficiles, on regardait tout ce qui s'y présentait.
Voilà, c'était le cinéma quand j'étais enfant.


