« J’aimais mieux m’occuper des chevaux que des vaches ! »

Un témoignage de Odile Mainguy,
né(e) le 14 mai 1915
Mémoire recueillie à

A la fin d’un déjeuner au restaurant de Chambellan nous nous tournons vers cette dame répondant de suite à notre regard par un large et sincère sourire. Nous lui proposons de la raccompagner jusqu’à chez elle. Ce court instant passé ensemble nous à vite montré que Mme Mainguy en avait des choses à raconter. Son histoire nous intéressait et nous sommes donc revenues la semaine suivante avec le matériel nécessaire.
En avant les studios !! C’est parti pour le récit d’une vie bien remplie…


L: A quel âge êtes vous allée à l'école?
M.M: J'ai commencé à aller à l'école à sept ans, à Saint DONATIEN, mes parents étaient maraîchers à Saint DONATIEN, j'ai fait toutes mes études à Saint DONATIEN, et après j'ai continué le métier avec mes parents, on faisait les marchés au Champ de Mars, j'ai toujours travaillé dans le commerce.
L: Vous êtes allée à l'école jusqu'à quel âge?
M.M: Quatorze ans, le directeur était le cousin germain de maman, donc on a été aux études à Saint DONATIEN, jusqu'au certificat d'études, et après on s'est mis à travailler comme tout le monde, c'était la mode, c'était les radis, c'était ceci, c'était cela, c'était toujours de « poteler », de travailler, du travail soigné, quoi! Pour vendre sur le champ de Mars, on était vendeurs au Champ de Mars.
L: C'était intéressant comme métier?
M.M: Très intéressant puis c'était la vie de famille, ici il y a pleins de cousines qui sont là, parce que l'on a fait nos écoles à Saint DONATIEN, et puis après je me suis mariée à Thouaré, mon mari était infirmier à Saint Jacques, c'était son métier. Puis j'ai eu quatre enfants, deux filles et deux garçons.
L: Ils s'appellent comment?
M.M: Il y avait Odile, j'ai du mal à me rappeler de leurs noms, Odile, Angèle, et moi c'est Odile aussi, et mon mari c'était Emile. Puis là j'ai des petits enfants, des arrières petits enfants, je suis bien entourée.
K: Ils viennent souvent vous voir?
M.M: Mon fils va descendre la semaine prochaine, il est retraité de la Marine, mes deux fils ont fait l'école nationale de la Marine mais Dominique (un de ses fils), il est mort dans un incendie car il était pompier , pas loin de Saint Donatien ma foi, il a été tué dans un incendie chez une dame toute seule. Il paraît qu'on a des fibres là dedans ( elle montre ses sourcils) qui nous passe dans le cerveau, et c'est là dedans que ça l'a pris, il est mort suite à ça, le lendemain matin il était mort. Il a été chez la dame, il y avait pas assez de gens pour lui donner la main, il a forcé trop fort, alors il s'est cuit. On m'a expliqué ça après forcément et c'est ça qui a séché et ça a pété quoi.
K: C'était votre fils ainé?
M.M: Oui et j'ai mes petites filles partout autour, elles viennent me voir souvent. Elles travaillent à E. Leclerc à Carquefou. Toute ma famille est aux alentours, autrement on est de Thouaré surtout, Thouaré, St Luce, toute la famille de papa jusqu'à St Joseph de Porterie. Ils étaient tous maraîchers. On était onze enfants. Maman, ils étaient moins, ils étaient sept, ils étaient meuniers les autres du côté de maman.
L: Et sinon à l'école est ce que vous aviez des amis?
M.M.: On était tous camarades, les copains et copines d'école. Ici j'ai plein de copines d'école.
L: Là ici a Chambellan?
M.M.: Oui, c'est la famille, on se trouve des cousins rapportés, et on a fait nos écoles ensemble. Moi, mon mariage était à St Donatien, après je suis partie à Thouaré. Mon mari était cultivateur et nous, on était maraîchers au champ de mars.
(Elle nous parle souvent de son métier de maraîcher, cela se voit que ça lui fait énormément plaisir de nous raconter son histoire, son époque, sa vie.
Nous l’avons écouté avec grande attention).
L: Et le fait de partir à Thouaré ne vous a pas empêché de les revoir?
M.M.: Thouaré, Ste Luce et Carquefou, on se fréquentait beaucoup, c'étaient nos sorties le dimanche, on allait au bal.
(On aurait adoré voir Mme Mainguy se déchaîner sur un rythme endiablé !! )
L: C'était le soir ou l'après midi?
M.M: C'était l'après midi, autrement moi j'ai beaucoup été chez « Piou », le traiteur, j'allais servir, j'ai beaucoup travaillé là dedans, ça me plaisait beaucoup, et j'aimais faire la cuisine, mais il faut aimer, j'ai eu une bonne jeunesse moi.
L: Et sinon, quels étaient vos loisirs?
M.M: On trainait des brouettes de sable, et on portait des arrosoirs d'eau pour arroser le jardin, on a commencé à travailler à sept ans. Moi, j'ai élevé mes petites sœurs, c'était ça, c'était la vie de ce moment là. Dès qu'on arrivait à un certain âge, arrivé à onze ans, c'était la communion solennelle, après notre communion, soit on retournait à l'école soit on se mettait dans un métier ou on reprenait la suite de nos parents. Après je suis rentrée à l'usine Javel La croix
(JAVEL LA CROIX ! En cœur nous rigolons ensemble. )
Mes deux frères étaient partis à Batignolle. Alors il y a un monsieur des champs et vu que sa femme n’était pas trop débrouillarde, la pauvre qui était malade, alors j'allais lui faire la lessive le dimanche. Un jour, elle me dit: « Oh dame, écoute Odile, tu ne voudrais pas venir travailler avec moi à la javel? » Beh je dis: « Je veux bien mais faut qu'il y ai une place pour moi! Mais moi je veux être mécanicienne, je voudrais quand même mener une machine, quelque chose de malléable, quoi! ». J'ai tellement fait de trucs à la main que j'étais capable de mener des machines. Alors il me dit: « Oui, oui tu rentres! ».
Puis maintenant, je suis retraitée de la javel La Croix! On était cinq enfants, on y a travaillé tous les cinq!! Mes deux frères et mes trois sœurs!
L: Et c'était quoi votre travail au sein de l'entreprise?
M.M: C'était la lessive, la mise en bouteille, la lessive en carton, on pesait au poids, et tout ça... Vous ne connaissez pas ça la javel La Croix?
L et K: Si, ça existe encore aujourd'hui!
M.M: J'ai toujours travaillé là dedans.
L: Et ça vous a plu ce travail?
M.M: Ah oui, vu que mes parents étaient maraîchers, alors l'usine plus le jardin, c'est dur mais il faut aimer, c'est toujours pareil! Alors papa était toujours malade, ce n’est pas le moment de se plaindre, c'est le patron du malheur, on a plutôt eu une vie malheureuse, on le voyait beaucoup souffrir, il mangeait, il vomissait, il mangeait, il vomissait. Il avait reçu un coup de brancard, c'était un sacré accident, c'était un coup de tombereau dans l'estomac.
K et L: De?
M.M: De tombereau, c'est à dire une charrette, les tombereaux c’était pour rouler le sable surtout.
Son accident, c'était dur, on était quand même cinq enfants.
(Mme Mainguy est une femme courageuse et c’est le moins que l’on puisse dire… Nous l’a regardons dans les yeux et sommes émues.)
L: Sinon, est ce que vous étiez plutôt douée à l'école ou plutôt à ne pas aimé beaucoup travailler?
M.M: Oh, si on a toujours aimé l'école St Donatien, le cousin de maman il était frère instituteur alors c'était lui notre chef, (L: Oh d'accord), or on a été forcément poussé pour l'école à notre niveau pas comme les études de maintenant, pas comme mes enfants qui ont fait de grandes écoles de médecine, pas comme maintenant bien sûr mais il fallait quand même franchir le « cap ». Il fallait beaucoup de rentabilités au champ de mars, fallait savoir compter.
L: Et le certificat d'études vous l'avez eu à quel âge ?
M.M.: A quatorze ans. Je suis sortie de l'école pour travailler après, à l'usine et dans les jardins, on faisait les deux il n'y avait pas le choix. Moi j'adorais m'occuper des chevaux.
K: Vous faisiez de l'équitation ?
M.M.: Mes parents avaient des chevaux et des vaches mais j'aimais mieux m'occuper des chevaux que des vaches. Les chevaux ils m'obéissaient, je me rappelle une fois la jument était tombée, elle avait glissée sur le verglas. Je lui ai dis: « Surtout tu ne bouge pas ». Alors les gens j'entendais qu'ils disaient: « Regarde, Odile comment elle parle à son cheval » (elle rit). Donc je lui causais, « Tu ne bouge pas, je vais préparer un sac pour y mettre tes pattes » et c'est comme ça que je leur parlais à mes bestioles, j'étais très proches d'elles... Moi j'adorais les chevaux.
(C’est beau et émouvant de l’entendre parler d’une chose qui lui tient vraiment à cœur).
K: Mais vous n'avez pas de posters de chevaux ?
M.M.: Non, je n'ai pas de posters de chevaux, c'est chez mes parents, on a laissé tous ça chez eux. Et après on a partagé avec les enfants, les garçons avaient beaucoup de droits, mais nous les filles ont en avaient pas beaucoup. On était cinq enfants. C'était eux plutôt qui avaient le choix de tout.
(Après cet interview Lucie et moi sommes allé imprimer des images de chevaux nous avons été lui donner et Mme Mainguy était très, très heureuse.)
L: Qu'est ce que par exemple vous n'aviez pas le droit de faire par rapport aux garçons ?
M.M.: On mettait tous la main à la pâte. On était tous maraîchers et tous travaillaient à la même usine. Alors les uns faisaient la javel, les autres faisaient la lessive. Moi, je sais que je travaillais dans tous les métiers. On avait des pelles toute la journée dans les mains, même si on était des femmes, c'était notre métier, c'était notre métier!(dit elle d'un ton assuré!). Et tout ça c’était suite à la guerre, donc c'était un remaniement de tout. Je ne me plains pas de ma jeunesse quand même.
L.K.: Oh c'est bien!
M.M.: Oui, j'aime bien toucher à tout de toute façon, si je fais le foin aujourd'hui, il faut que je sois autre part demain, si on fait l'abattage il faut qu'Odile sois là, si on fait les vendanges il faut qu'Odile sois là!
L.: Ils avaient tous besoin de vous alors?
M.M.: Oui, moi j'aimais bien qu'on ait besoin de moi, tout le monde me demandais. Moi j'ai toujours travaillé la culture.
K.: Et vous aviez un amoureux ?
M.M.: Oui, je l'ai rencontré à l'école et mon mari était à Thouaré, lui! Il faisait l'école à Thouaré, chez Madame Devienne, sur le château qui est au bord de la Loire. Et elle était gentille cette dame là. Mon mari étant prisonnier, elle ne voulait pas que se passe un dimanche sans que je sois à table avec tous ses enfants et toute sa famille à elle. Il fallait que j'emmène mes deux filles.
L: Et votre mari a été emprisonné où ?
M.M.: Mon mari? A Paris pendant cinq ans. C'était dur mais il a eu des amis de guerre. Alors on se réunissait comme ça, mais le riche dans ces moments là, ne s'écartait pas du pauvre.
(Quelle belle époque ! Ca a bien changé aujourd’hui !)
On s'entendait aussi bien avec pas un sou en poche, que l'autre qui était à côté et qui avait de l'argent, c'était dans le temps ça...Et moi j'étais très heureuse toute ma jeunesse!!
(Il en faut peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux !)

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