J’ai vécu de mes 6 ans à mes 20 ans en internat.
J'ai vécu de mes 6 ans à mes 20 ans en internat.
Je viens d’une famille nombreuse d’après guerre. On était 9 enfants, moi je suis le septième. A ce moment là, ma mère était fatiguée. Elle se faisait aider un peu mais bon...
C’est dans ce contexte là que je me suis retrouvé en internat à 6 ans… C’était une institution religieuse de l’ordre des jésuites tenue par des demoiselles.
Il est évident que c'est un établissement où on ne revenait pas à la maison tout les trois jours. On revenait à Noël, Pâques et pour les grandes vacances. C'était religieux mais c'était en même temps chaleureux (comme peut être chaleureux un lieu collectif…) On est loin de la maison, sans ses parents...
Je pense que j'ai vécu ces temps là avec émerveillement...et en même temps avec frustration. Avec émerveillement car on vivait au milieu des bois, dans une grande propriété assez ouverte sur l'extérieur en lien avec les animaux de la forêt. En bas de la propriété, il y avait un petit ruisseau, il y avait des étangs. On était complètement dans la nature. On y a vécu des aventures de gamins, des jeux, des cabanes...On était assez libre...Enfin oui et non, de toute façon, on ne pouvait pas aller bien loin, il n'y avait rien à proximité.
Je me souviens qu'en fond de propriété il y avait un champ avec une espèce de rivière où il y avait du sable de couleurs différentes. Tous les carêmes, on était par équipe et on devait construire Jérusalem en sable... et c'était merveilleux. Voilà des aventures de gamins... C'est inscrit à vie. Il fallait faire quelque chose de beau pour gagner, bien sûr, c'était un concours, mais en même temps, c'était pour participer avec ses mains à Pâques.
C'est pareil pour Noël, j'ai un souvenir...Cette espèce de grande table où on faisait des collines, avec des ruisseaux, des barrières et plein de moutons et nous on représentait les moutons. Il y avait la crèche au bout, et on devait aller à la crèche…
On avançait à la crèche par les bonnes actions que l'on avait faites et on reculait avec les mauvaises actions que l'on avait faites. Et c'était terrible parce que c'était devant tout le monde.
Je ne me rappelle plus très bien le détail, mais j'ai jamais été en tête, moi j'étais plutôt en queue. Allez savoir pourquoi? Je ne me souviens plus des critères.
Je suis ensuite resté trois ans chez mes parents. J’étais à l'école privée de la ville. C'est le seul moment de ma vie où j'ai vécu une vie normale, à la maison, avec mes frères et sœurs.
Par la suite, je suis retourné à l’internat pour poursuivre mon cursus scolaire. Mais ici, il y a eu beaucoup de choses que j'ai eu du mal à supporter.
C'était un établissement où on était complètement coincé...avec un régime...Je pense qu'on se levait à 5h45 le matin. Il y avait l'office, le petit déjeuner, on allait à l'étude, on avait la messe, on retournait en cours...On avait un rythme... On avait aussi des tâches à faire. Par exemple, on avait un seau de sciure mouillée et on poussait la sciure dans les couloirs. Ça m'a appris à nettoyer et il ne fallait pas qu'il reste de la sciure. Le règlement était un peu archaïque.
Je ne me souviens plus pourquoi je me faisais virer des cours... Ce que je me rappelle, c'est le bureau du proviseur, à genoux sur le prie-Dieu, où j'avais le droit à dix coups de ceinture de cuire et ça je ne pouvais pas le supporter. Je ne me suis pas senti bien du tout.
Je n'y suis pas resté plus d'un an car j'ai suffisamment fait pour qu'il n'ai pas envie de me garder.
C'est reposée la question«Qu'est ce qu'on va faire de lui.»
J’ai pu entrer dans un petit séminaire prés de chez moi car mon père connaissait le directeur. Ici ça c’est plutôt bien passé. C’était assez familial.
En 4éme, je suis arrivé à Rouen, et là ce n'était pas du tout pareil, c'était une dynamique plus individualisée. Il y avait «les grands», nous on était les «petits».
J'avais un problème de vue. J'étais très complexé. J'ai commencé à ne pas faire grand chose. Je pense que j'aurais pu travailler mais je disais que je ne voyais rien... D'ailleurs, la scolarité, je n'ai jamais aimé.
J'ai eu des parents qui ont été très intuitifs et très présent à ce moment là. Quand on leur a dit que je ne pouvais pas continuer ma scolarité, ils ont été voir un ophtalmologue qui leur a dit «Ce n'est pas si grave. A la limite, on peut le mettre jardinier...». Alors ma mère a piqué un coup de sang, elle m'a regardé et a dit «Jamais. J'ai rien contre les jardiniers mais on ne t'empêchera pas de continuer tes études si tu peux en faire et si tu veux en faire».
Ils ont alors fait toutes les démarches pour que j'entre dans une école spécialisée pour aveugles et handicapés visuels qui se trouvait à Nancy
Tout d'un coup, moi, j'ai pris une gifle parce que de celui qui se considérait comme handicapé, mal voyant, j'étais celui qui voyais le mieux, j'étais privilégié.
J'y ai vécu des trucs intéressant dans cette institution. Dans une moitié de la maison il y avait les filles, et dans l'autre moitié, c'était les garçons. Dans la cours, il y avait une ligne entre nous, enfin invisible, mais qu’on n’avait pas à traverser. Il y avait qu'un endroit commun, c'était la chapelle. Et un lieu de rencontre possible entre garçons et filles, c'était le buffet d'orgue. Alors on était un peu caché là dedans. C'était la première fois que j'étais dans un établissement mixte.
J'ai eu la chance de rencontrer dans cette institution, un homme qui avait mis en place une structure de scout, de scout d'extension comme on disait, et heureusement… C'était une institution tenue par des religieuses et qui n'avait pas évolué du tout au niveau pédagogique. C'est à dire que les gamins de maternelle et les grands de 20 ans avaient le même règlement. Cette institution nous surprotégeait. C'était chaleureux mais il ne fallait surtout pas qu'il y ait de risque au niveau visuel, de la santé. Si on avait un rhume, on était quasiment interdit de sortir pendant une semaine... Et de l'autre côté, avec les scouts, on avait pris le contraire «la vie sans risque n'existe pas». J'ai vécu une vraie guerre pédagogique à l'intérieur de l'institution.
C’était un combat. Le scoutisme nous a permis de sortir de tout ce cadre. On partait en weekend, on dormait ailleurs, soit sous tente, soit dans des lieux paroissiaux. Et ça quelque soit le temps. C'était passionnant.
On a participé à des grands projets avec d'autres scouts voyants, à des chantiers. J'ai fait des camps où on était en lien avec des étrangers, des suisses, des allemands. On essayait de mélanger un maximum de gens et de choses. On était en lien avec des étudiants. On a pu réfléchir, discuter et on a créé une association qui s'appelait «le groupement d'intellectuels aveugles», pour aider ceux qui avaient fait des études à trouver du boulot.
Lors d'un camp, nous avions eu un animateur capucin. Quand on a eu besoin de faire la révolution à l'institution ça nous a aidé.
Alors ce qu'il s'est passé, c'est que dans les normes au niveau de l'alimentation, ce n'était pas bien respecté. Il faut savoir que c'était en 1960-1961…Pendant quinze jours de suite, le soir, on a eu des pâtes...et le quinzième jours, elles avaient une odeur de lessive, c'était pas possible. Là, on s'est tous levés et on a ramené nos assiettes à la cuisine...Dans une institution religieuse, ça ne se fait pas. Le lendemain, on a envoyé une lettre à la DASS. Inspection! Ça a été la guerre. Il y a eu contrôle...Ils ont été obligé de tout changer...C'est là qu'à commencé notre démarche pédagogique. Et justement, les jésuites et les capucins, qui ne sont pas du tout dans la même dynamique dans leur manière de faire, se sont rassemblés avec nous pour nous aider à faire bouger les choses.
Mais c'était tellement compliqué qu'un jour, quand on est revenu de camps, ils nous ont refusé l'entrée de l'institution. Alors ça a fait du bruit, on a fait venir les journalistes. On était dans le débat...
Et on a gagné. L'institution a changé complètement ça manière de faire et les 3éme, seconde, première, terminal, sont allés en cours dans les lycées de la ville. Et ça c'est une ouverture extraordinaire.


