« J’ai roulé dans toute l’Europe »

Un témoignage de Daniel Hartmann,
né(e) le 29 avril 1941
Mémoire recueillie à

Volontaires : Vous avez travailliez dans quoi ?
HARTMANN Daniel : Tout jeune j'ai travaillé dans un cimetière, j'étais fossoyeur, je creusais les tombes à 15ans. C'était pour me faire un peu d'argent. J'ai fait de 15 à 18 ans et après à 18 ans, j'ai passé le permis et je suis parti à l'aventure et je suis devenu chauffeur routier international. J'ai roulé dans toute l'Europe à l'époque, on disait inter-nation mais c'était toute l'Europe. Je travaillais chez « Bourgey Montreuil » à Chambéry. Ca n'existe plus aujourd'hui, le patron est mort et ça à été racheté. Je transportais tout, de la ferraille, des produits dangereux et alimentaires, tout mais je ne me rappel plus les noms. Je faisais 15 000 km par mois, j'avais à peu près toujours le même camion, ça m'arrivait de changer mais c'était rare. Je roulais des journées entières, je dormais que 2 ou 3 heures sur les aires de repos. Je faisais que de l'étranger, je ne faisais pas du régional. Ceux qui livrent en stations, ils partent tôt le matin et ils reviennent le soir, ils se disent chauffeurs mais c'est des chauffeurs livreurs.


V : Pour devenir routier, vous avez fait comment ?
H : Ben j'ai passé le permis poids lourds, j'ai commencé tout doucement avec un petit camion, puis après un moyen et un gros. J'ai passé le permis avec l'auto école Doret de Chambéry, j'ai eu le permis du 1er coup pour le camion et la voiture. J'ai passé tout dans une journée, le matin la voiture, le gars il était pressé de partir manger, il était midi, il m'a tout donné d'un coup. Toute façon, c'était moins dur que maintenant. Je passais aussi une visite médicale, tous les 3 ou 4ans. Si je devais repasser le permis aujourd'hui, ce n’est pas sûr que je l’aurai du 1er coup !


V : Les trajets, vous les faisiez toujours seul ? Ce n’était pas trop dur la solitude ?
H : Oui tout seul, bien sûr que c'était dur la solitude, c'est pour ça que j'ai tendance à rester seul maintenant. Je suis habitué à ça, à rester seul. Je n'avais pas d'animaux avec moi......rien. Dans certains pays comme par exemple en Angleterre, les étrangers n'ont pas le droit de transporter des animaux, pour une question de sécurité ou maladie, je ne sais pas quoi....Toute façon, un chien dans un camion, c'est du boulot, faut s'arrêter à tout moment, il y a pas le temps. J’écoutais la radio des fois mais ce n’était pas facile dans certains pays pour trouver les ondes.


V : Vous avez déjà eu des mésaventures sur la route, sur place, un accident sur la route ?
H : Non, non jamais d'accident en 33 ans de permis, je n’ai jamais eu un PV. Il paraissait que j'étais un très bon conducteur. En 33 ans, c'est des millions de kilomètres que j'ai fait et j'aimais ça. Mais je ne le conseille pas à un jeune, c’est trop dur, pas de vie de famille. Je suis resté toujours tout seul. Je pouvais pas me marier, ce n’était pas possible avec ce métier. Si j’ai eu des bonnes copines mais je ne me suis jamais marié. Si je revenais en arrière et que je devais choisir mon métier, je ne sais pas mais je ne pense pas que je ferais routier. Je ferais un métier comme font les gens maintenant, dans l'administration. Parce que des fois on partait des mois, 2 ou 3 mois sur la route parfois. Ca arrivait que j'aille en Russie pour aller ensuite en Italie après aller au Portugal pour après de nouveau retourner en Russie ! Je suis même une fois allé à Bagdad pour livrer des tuyaux pour le pétrole.


V : Il y a un pays qui vous a plu plus qu'un autre ?
H : Oui l'Italie, l'Autriche, j'aimais bien. L'Espagne également. Des fois dans ces pays, je me perdais, je demandais des renseignements, il (un habitant) passait avec la voiture devant le camion et il me répondait « suis-moi » et il m'amenait chez le client, dans les grandes villes, c'était dur à trouver. On avait des cartes mais dans les grandes villes avec les rues et tout ce n’était pas évident à trouver. Il n’y avait pas de GPS à l'époque ! Mais les grandes villes de France, je les connais toutes Paris, Lyon, Marseille et Genève aussi, plein quoi, je connais comme ma poche, c’est facile.


V : Le poids du camion, c'était combien ?
H : J'ai fini à 45 tonnes et j'avais commencé à 32 tonnes. Et le poids on le sent ! Surtout en descente ça poussait ! Un jour, j'ai conduis un convoi exceptionnel, il y avait un véhicule qui m'escortait devant et derrière moi pour se téléphoner pour changer de vitesse en même temps dans les cotes. C'était un camion diamants, camion américain, ce n’est pas que c'était si puissant mais ce que ça démultipliait les vitesses. Parce qu’avant avec un camion normal on roulait à 60 km/h maximum, ce n’était pas les camions d'aujourd'hui. En Allemagne pour les voitures, ce n’est pas limité, sur l'autoroute, ils ont le droit de rouler à 160, s’ils veulent. En Allemagne c'est gratuit, chez eux c'est des autoroutes en béton pas en goudron comme maintenant, alors ça secouait, tous les 20 mètres, une dalle de béton, ce n’était pas pratique. Bizarrement même avec la vitesse ce n’est pas là qu'il y a le plus d'accident mais quand il y en a un, ça cogne, ça fait mal !


V : Ca vous arrivait d'être confronté à la neige ? Il y avait des arrêtés préfectoraux pour empêcher les camions de rouler ?
H : Oui, c'est arrivé plusieurs fois. Il fallait mettre des chaînes doubles. Enfin ça dépendait de là ou on passait par exemple pour passer le col du Mont Cenis (Contournement du tunnel du Fréjus). Chaîner double, ça veut dire qu'on chaînait, les deux roues du camion. Il fallait chaîner aussi la remorque à l'arrière pour éviter que l'arrière passe devant. Des fois ça m'a fait peur ! Et puis souvent je suis tombé en panne aussi, alors il fallait se débrouiller, quand on pouvait, on faisait seul, sinon on appelait le garage le plus proche dans le pays où on était et il venait avec la dépanneuse.


V : Vous avez déjà été témoin d'un accident?
H : Ah oui, j'en ai vu des accidents, je m'arrêtais, on faisait ce qu'on pouvait. Je me rappelle un jour, j'ai vu des gens hurler, ils étaient bloqués, dans leur voiture qui brûlait, j'avais un extincteur mais il était trop petit, je pouvais rien faire. Je les ai vu mourir, brûlés vivants…


V : Ca vous est déjà arrivé d'aller dans certains pays et d'être confronté à des problèmes que subissait le pays ? Des gens qui bloquaient, la route ?
H : Non, le plus c'est en France. Je me souviens de mai 68. Il fallait aller à Paris pour aller chercher la nourriture car il y avait rien à Chambéry, fallait chercher l'huile, le sucre mais il fallait faire attention parce que des gars, ils bloquaient la route, ils ne voulaient pas qu'on passe.


V : Et dans les pays de l'Europe de l'est, ce n’était pas trop compliqué de livrer?
H : Oui, c'était compliqué. A Berlin, il y avait beaucoup de problèmes à cause du blocus. Quand on arrivait, il fallait passer dans une fosse de graissage qui contrôlait tout pour savoir s’il y avait de la drogue dessous. Des fois ça durait des journées complètes. En Allemagne de l'Est, c'était pénible. Ils étaient chiants !


V : Quand vous étiez à l'étranger, par exemple en Italie, vous avez le temps de vous poser, de visiter un peu? Et pour dormir vous faisiez comment ?
H : Même pas, il fallait toujours aller plus vite ! Je dormais tout habillé dans le camion, tout habillé, je dormais comme ça, il y avait rien d'aménagé.


V : Le dimanche, vous aviez le droit de rouler ?
H : A l'époque, oui il fallait rouler le 1er mai, 1er janvier, Noël, il fallait travailler tous les jours, jamais de vacances, j'en ai pratiquement jamais pris, le peu que j'avais, j'allais dépanner un collègue. Il y avait quand même des congés à l'époque mais ce n’était pas comme maintenant, c'était moins sévère, le gars, il travaillait s’il voulait travailler, il travaillait. Quand j'en prenais 8/10 jours, j'allais dépanner un collègue, il m'appelait, il me dit tu viens faire un voyage, j'y allais.


V : Vous avez pu prendre votre retraite à quel âge ?
H : A 60 ans.


V : Dire que nous on va travailler jusqu'à 70 ans.....
H : Je me rappelle les jeunes à mon époque, ils disaient déjà ça, on va travailler jusqu'à 60 ans !


Son enfance et sa famille


V : Dans tout ça votre famille, elle était où ? À Chambéry ?
H : Oui mes parents était à Chambéry. J'ai vécu toute ma vie à Chambéry, je suis aussi né à Chambéry. J'ai habité dans un appartement au Faubourg Reclus, c'est en montant pour aller sur les hauts de Chambéry. Mon père était gendarme, adjudant chef de gendarmerie. (Il porte toujours une chemise qui appartenait à son père gendarme). Mais moi la gendarmerie, ça ne m’a jamais intéressé. Ma mère elle était postière, à la poste de Chambéry.
Je n'avais ni frère ni sœur. J'ai eu une sœur mais elle est morte. Je ne pense pas et je ne sais pas si j'avais de la famille ailleurs dans la France. Vous savez des Hartmann, il y en a beaucoup ici à Chambéry. C'est un nom alsacien, allemand, autrichien. Mon père est né en Alsace, ma mère en Savoie.


V : Vous avez des souvenirs de votre enfance à nous raconter?
H : Je suis né le 29 avril 1938. J’allais à l’école, j’ai eu mon certificat d’études, et puis je livrais chez les primeurs des légumes par là dans les villages et après j'allais acheter un paquet de cigarettes ! J'ai commencé à fumer à l'âge de 15 ans ! J'ai fumé toute ma vie, 1 ou 2 paquets par jour ! Quand j'étais dans le camion tout le temps, tout le temps je fumais, c'était ma manière de casser la solitude. A l'époque, un paquet de cigarette ça coûtait 90 centimes d'ancien francs, en nouveau francs, ça faisait 9 francs le paquet à peu près ! D’ailleurs c’est la cigarette qui m’a amené ici (à la maison de retraite), j'ai eu une attaque cérébrale.


V : Merci beaucoup Monsieur HARTMANN, il est midi c’est l’heure du repas, nous allons donc vous laisser aller manger. Merci, ce fut très intéressant !

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