J’ai été bergère…
Bergère :
« J’ai été bergère. J’ai été heureuse. C’était le grand air, on était libre : quand j’étais à la tête des troupeaux, que je filais tout droit et que je surveillais les vaches en montant tout doucement par la forêt. Je n’étais pas toute seule, ma tante était la responsable et suivait le troupeau. J’étais trop jeune pour avoir la responsabilité de tout un troupeau à moi toute seule.
Et j’avais un chien. On ne verra jamais un berger sans un chien. Et un bâton aussi, pour les remettre sur le droit chemin. Quand on a un bon chien, on est tranquille, il remet le troupeau sur le droit chemin. Ma tante était très vigilante à avoir un bon chien. Et il fallait aussi les récompenser pour leur bon travail, avec un morceau de pain ou un morceau de sucre, sauf pendant la guerre car on n’avait pas de sucre… »
La voiture :
« Moi j’habitais en montagne, alors il n’y avait pas de voiture. On avait des mulets, des chevaux et on utilisait des chariots pour transporter les objets. Nous habitions à la montagne, dans un petit village alors elle est arrivée assez tard dans notre village ».
Habits traditionnels :
Le costume régional, Mauriennais : « je me rappelle d’une « réunion des costumes » où toutes les dames s’étaient habillées en costume régional pour défiler devant le président. Elles défilaient toutes ensembles, et elles étaient toutes contentes de pouvoir voir le Président de la République et que tous les passants puissent les voir dans leurs beaux costumes. Il y avait toujours une grande foule pour voir le spectacle à Saint Jean de Maurienne.
Ma sœur fait toujours partie d’un groupe folklorique et ils continuent de se réunir pour montrer les costumes, les coutumes de leur pays ; avec des suisses, des italiens. Et puis tout le monde montre leur danse, avec de grands défilés animés ».
Son mari :
Sa mère était infirmière au front durant la guerre de 14. Et en 1917 elle a eu dans son hôpital de campagne un officier écossais qui arriva. Ils sont tombés amoureux, et elle est tombée enceinte. Mais comme ils n’étaient pas de la même confession, ils se sont disputés et un jour il a fini par être assez guéri pour repartir au front. Il est reparti se battre et elle ne l’a jamais retrouvé. Elle l’a attendu quelques années, puis a fini par épouser un monsieur plus âgé qu’elle.
« Mon mari, nous nous sommes rencontrés à une fête syndicale, mon oncle avait réussi à avoir des invitations par un ami à lui du syndicat, alors il m’avait emmené avec lui.
Il était chocolatier, nous nous sommes parlés un petit peu, nous avons sympathisé, puis nous avons dansé ensemble. Je lui avais dit où je travaillais. Et un soir alors que je sortais du travail, il se trouvait dans la rue à m’attendre. Et ça a été le début de notre histoire. Nous nous sommes mariés, nous avons eu des enfants et nous avons été heureux. Sa famille c’était la mienne, il avait vraiment adopté mes parents.
La télévision:
« Nous avons été longtemps sans télévision. Nous avions la radio. La première chose que j’ai vu à la télévision, c’était grâce à mon fils. Il était assez polisson et je ne le trouvais jamais à la maison. Il passait tout son temps chez ses amis pour regarder la télévision. Puis un jour, il y a un représentant qui est passé à la maison et qui voulait nous vendre la télévision. Je ne voulais pas au début, ça coûtait trop cher et tout cela, mais mon aîné a insisté en rusant qu’il resterait plus souvent à la maison.
C’était en 1969, je ne regardais pas la télévision, et mon fils avait insisté pour que je le réveille absolument durant la nuit. J’avais lu un peu et comme il avait insisté, je l’ai réveillé. C’était pour les premiers américains qui sont allés sur la lune. Mon fils était tout tendu, il s’accrochait à moi en attendant. C’était vraiment un moment incroyable. On se demandait si ce serait solide, mon fils se demandait s’ils n’allaient pas s’enfoncer. Puis il a tapé du pied et il a mit le pied sur la lune. Moi je plaignais le pauvre homme qui restait enfermé dans sa capsule alors qu’Armstrong, lui, marchait dehors et on avait l’impression qu’il dansait. Après cela, j’ai regardé un peu régulièrement la télévision ».
Vie dans la montagne :
« Il n’y avait pas de route qui montait au village : il y avait tout un tracé jusqu’à la rivière puis une route pour Saint Jean de Maurienne. Les travaux avaient étés interrompus pendant la guerre. Alors on allait au marché avec le panier au bras pour vendre les produits qu’on produisait et les échanger contre ce qui leur manquait, c’était une économie fermée. Maintenant, il y a une coopérative qui fait le Beaufort pour plusieurs communes et qui récupère le lait tous les matins : à 7 heures du matin ils arrivent sur la place du village prendre le lait. Alors qu’à mon époque, chacun faisait lui même son fromage, son pain et tout cela. Chaque ferme avait son fromage, son beurre, ses œufs.
Au marché, on reconnaissait les gens grâce aux costumes régionaux car chaque village avait son costume. On les reconnaissait aussi à leur patois car il y avait un patois pour chaque village aussi. Rien que pour dire le chien ou le chat, ça changeait beaucoup. Chez nous à Albier, c’était « Le fié, le fat ». On allait a Saint Jean c’était « le tsé, le tsa ». De l’autre coté de la vallée, « le ré, le rate ». Moi aussi je parlais en patois, jusqu'à ce que j’aille à l’école. On nous y interdisait de parler le patois, alors nous étions punis si on disait un seul mot de patois. On faisait le ménage nous même à l’école : on nettoyait la classe, on remplissait les encriers, on coupait le bois pour le poêle. Un matin, avec une amie on coupait le bois toutes les deux, et comme nous étions toutes seules nous nous sommes mises à parler patois, mais on s’est fait entendre, alors on avait été punies. Mais quand même en dehors de l’école on continuait à parler patois ».
La résistance :
« Puis, il y a eu la guerre. Et ça a été l’époque du maquis. Ils s’étaient réfugiés dans la montagne et nous faisions du pain toutes les semaines pour les résistants. Mais à cette époque il ne fallait surtout pas en parler. Mon père nous avait réunis tous autour de lui pour discuter, puis il nous a tous dit que même si on avait vu des choses, il ne fallait surtout rien dire car on risquait nos vies. On avait tous entendu l’appel de De Gaulle à la radio le 18 juin.
Ils allaient chercher de fausses cartes d’alimentation à Grenoble. Le jeune qui venait faire le pain à la maison, il a été pris une fois alors qu’il revenait avec des cartes d’alimentations. Son partenaire l’a vu alors qu’il restait silencieux pour ne rien dire aux Allemands, et il a pris un coup de baïonnette…
Une fois descendu du train, il n’a pas pu s’empêcher de vomir. A nous aussi ça nous a fait beaucoup de peine.


