Histoire d’une vie
C’était une vie très dure pour moi parce que je suis devenu orphelin. Il nous fallait tout. On est plus chez soi quand on perd ses parents.
On avait deux hectares de vignes et on avait deux maisons, une grande et une petite.
La petite était pour ma grand-mère, elle était restée avec nous parce que les autres ne voulaient pas la garder. Qu’est-ce que vous voulez !... C’est comme ça, la vie est très triste.
D’ abord j’ai aidé ma mère pendant deux ans à « faucher ». On avait deux vaches. Un samedi soir, mon frère et moi, (à ce moment là j’avais peut-être douze ans et mon frère sept,) on cherchait des trèfles pour le dimanche pour que les vaches aient à « bouffer ». Alors qu’on était en route, d’un seul coup, les vaches sont parties à fond, on ne pouvait plus les tenir, j’ai dit à mon frère « tiens toi bien, tiens toi bien » Heureusement que la route n’était pas large car s’il y avait eu quelqu’un d’autre, il nous serait rentré dedans. Elles couraient, et d’un seul coup je suis arrivé à les maintenir. C’était dur pour moi. Il faut dire qu’on nous donnait des souliers qui étaient trop petits. Alors maintenant j’ai encore mal, j’ai une cicatrice au pied. Il fallait aussi nettoyer les tonneaux, je ne sais plus exactement combien ils pouvaient contenir d’hectolitres mais c’était une quantité impressionnante. C’était formidable ! Moi il fallait que je les nettoie. Je rentrais dedans, j’avais peur parce qu’ils fermaient la porte lorsque j’étais dedans et je ne pouvais plus sortir. On vivait bien, on vivait pas mal, on n’était pas riche, mais mon père travaillait à la SNCF et il fallait encore s’occuper des deux hectares de vignes, de tous les champs qu’il y avait. Le travail dans les champs n’était pas intéressant.
C’était dur il fallait se lever tôt le matin pour les vendanges. Une fois mon frère a eu un accident avec la charrue. Il avait peut-être cinq ans. Il est tombé et il est passé à travers les deux roues de la charrue. Il allait mourir, c’est Dieu qui l’a aidé. Il fallait voir ça. J’étais un drôle de gars quand j’étais jeune, on était une bande. On faisait des courses, on faisait du sport, on attrapait des poissons … C’était très bien. Moi je trouvais la vie pas mauvaise. J’ai gagné des courses cyclistes.
En grandissant on accepte mieux sa situation, alors j’ai appris le métier de boulanger. Sans cela je serais devenu vigneron. Quand on est vigneron on meurt à peu près à 70-80 ans, on goûte des vins qui sont bons mais aussi des mauvais. J’avais un patron. Il n’était pas mauvais, j’ai appris tout de suite le métier. On faisait un peu de tout, mais le samedi il y avait un peu trop de monde. Les gens venaient pour faire cuire leurs pâtisseries. Il y en avait un qui apportait un Kouglopf, l’autre qui apportait une tarte, et ainsi de suite. Il fallait les déposer dans la cour, afin que ça ne monte pas trop vite avec la chaleur dégagée par le four. Alors on avait toujours beaucoup de travail. J’étais à Strasbourg, chez un boulanger mais je n’aimais pas la pâtisserie. J’en avais marre alors j’ai démissionné, je suis parti avec mon vélo à la gare, direction Paris. Et pendant cinq/six jours, je n’ai rien trouvé d’autre. Je suis passé devant une maison et il y avait une annonce : on cherchait quelqu’un pour travailler à la cuisine. Il m’a embauché. Je gagnais bien et je mangeais bien. J’étais chez (Felix Botin) c’était une grande maison comme Auchan.
Et puis un jour j’ai retrouvé un copain, également boulanger et il m’a dit :
« Ecoutes, tu veux venir chez moi ? Il y a une place »,
Hop là ! J’étais content.
Je suis allé chez lui, on travaillait jusqu’à cinq heures du soir et après je pouvais encore faire du vélo. Là-bas je faisais des biscottes. À Paris c’était dur, j’étais tout jeune j’avais dix huit ans, c’était dur pour moi, au commencement on gagne rien, c’est seulement après trois/quatre ans qu’on commence à gagner. Vous apprenez pendant deux, trois ans même encore plus. Ca dépend de la nature que l’on a. Il y en a qui montent sur un vélo et qui gagnent des courses comme ils veulent, alors ça c’est un don. Mais nous on n’a pas de don, on a les pieds pour rouler.
J’ai travaillé cinq mois chez lui, un jour il vient, il me dit « Ecoutez vous êtes le dernier que j’ai embauché, je ne peux pas vous garder, ça ne marche plus. » Alors j’ai tout mis dans ma valise, pris mon vélo direction Gare de l’Est. Arrivé à Strasbourg, pendant quelques jours j’ai trainé un peu chez des copains et des gens que je connaissais. Quelques jours plus tard, j’ai trouvé une place. Ca marchait mieux à Strasbourg comme boulanger, alors j’ai fait des biscuits, j’ai fais un peu de tout, j’ai fait des bretzels.
Après je suis allé à la SNCF, ça m’a plu. C’est un copain qui m’avait dit : « Emile, on embauche à la SNCF ! ». J’ai passé un examen que j’ai réussi et j’ai travaillé pendant 4 ans en tant que chauffeur. On était bien payés au début. On avait huit cent francs, et durant un an je restais bien tranquille. J’étais apprenti pendant un an et après -« oioioio ! » -….. On a tout fait, on avait du boulot, quand il y avait du charbon, il fallait ôter les wagons et en été ça brulait. Il fallait les vider et après on allait les cherchait tous les dimanches. Lorsque les gens voulaient un jour de repos alors ils (la Direction) venaient nous chercher pour travailler avec le mécanicien. On allait à Sarrebourg, on allait à Mannheim, on allait à Saint-Louis, on allait à Bâle. Et un jour, c’était l’hiver 1929, alors qu’on transportait le charbon, ce dernier ne descendait plus parce qu’il y avait des planches qui empêchaient le charbon de tomber. Ces planches étaient gelées. Alors j’ai voulu les soulever avec ma force, mais je me suis fait mal. Je me suis cassé un nerf de la tête, près de la colonne vertébrale. Je n’avais plus le droit de rouler et je me suis fait opérer chirurgicalement par le docteur Philipides.
Finalement j'ai fait tous les boulots !


