Une guerre mouvementée
« Mon oncle il avait une voiture, à la frontière suisse, à Delle. Il l’a récupérée après la guerre, et il l’a revendue à un boucher – cher, parce qu’à l’époque, après la guerre, des voitures, il n’y en avait pas. La fabrication n’avait pas démarré, c’était des voitures d’avant guerre. Il avait une Salmson; c’était une bonne voiture.
Les premières deux chevaux je me rappelle, il n’y avait pas de jauge à essence. Enfin il y avait une jauge, mais c’était une grande tige; on plongeait ça dans le réservoir pour voir s’il y avait encore de l’essence. Ça ne consommait pas beaucoup. C’est tout juste s’il y avait un compteur de vitesse; il n’y avait rien. La 2CV a toujours été chère pour ce que c’était, mais elle avait du succès, parce que c’est une voiture qu’on pouvait emmener n’importe où, dans les champs – n‘importe où, ça roulait. C’était de la tôle. Mon cousin avait une voiture: il avait récupéré une vieille deux chevaux, une des premières, et je sais qu’il avait un club «les anciens de la deux chevaux». Il a son fils qui a racheté un vieux solex, un des premiers. Ça roulait à la solexine. »
« Quand j’étais gamin, je me rappelle plus tellement…A part les Noëls. C’est une chose qui vous marque, Noël. Y a toujours eu un sapin. Mais je vous avouerai que le dernier Noël, en1938, j’avais 11 ans. Il y avait mon oncle, ma tante, mes parents et le sapin a brûlé un dimanche, à cause des bougies… Mon autre tante et oncle ne faisaient rien pour le réveillon, du fait qu’ils n’avaient pas d’enfant. Remarquez, en Alsace, ça ne faisait rien, même les personnes sans enfant fêtaient Noël avec un sapin…C’était donc mon dernier Noël; après il y a eu la guerre. J’avais 11 ans, et c’est le dernier Noël que j’ai fêté. A Noël, en 39, c’était la guerre, et on était à Belfort; on venait à peine d’arriver. A l’époque, on faisait des sapins qu’en Alsace, et un peu à Paris, chez quelques parisiens qui avaient des tendances alsaciennes… mais les autres ne connaissaient pas. […] Maintenant, ça a changé, surtout depuis qu’il y a eu l’occupation allemande à Paris. On s’est mis à faire des sapins. Les gens ont vu ça, et et se sont dit: «tiens c’est pas mal…». De façon générale, j’étais très gâté – peut-être parce que j’étais fils unique. Un des premiers Noëls dont je me rappelle, j’avais eu un gros ourson sur un vélo. Vous savez, quand j’étais gamin, y avait pas les peluches énormes qu’on fait maintenant. Les peluches, à l’époque, à part les oursons, y en avait pas d’autres type-
« A la déclaration de la guerre, j’avais 12 ans. J’ai quitté Strasbourg, et j’ai été en vacances chez ma grand-mère à Oberkirch, au dessus de Mollkirch, à proximité de la forêt. On était parti en vacances le 14 juillet et on recommençait le 1er octobre à l’époque, mais là on n’a pas recommencé puisque c’était la déclaration de guerre en septembre. J’ai revu Strasbourg quand j’avais 19 ans.
D’abord, comme il y avait un logement de vacances, j’étais souvent à Belfort […]. Après, on a voulu rejoindre les Alsaciens et Lorrains. Là, on a pris le train à Belfort et on est jamais arrivé plus loin que St Amont: on a été bombardés par un avion italien. J’ai toujours dit que la vie ne tient qu’à un fil: dans le compartiment à coté, ils sont tous morts et nous on a rien eu. Il y avait ma mère, ma grand-mère, ma tante, et on a rien eu. J’ai toujours dit je ne croyais pas aux miracles; c’est le hasard.
On est arrivé à Bourg-en-Bresse. Faut se mettre dans le contexte: c’était la débâcle, il y avait autant de soldats qui partaient vers le sud que de réfugiés. […] On a passé une nuit dans le hall de l’hôtel. Sur les fauteuils, il y avait un bordel: des officiers, des gars, des soldats plus ou moins gradés qu’on venait chercher. Le lendemain, on est parti péniblement à Lyon en camion militaire, mais entre St Amour et Bourg, j’ai un trou. Faut croire que j’avais reçu un choc. Quand on est bombardé, on l’entend quand ça retombe; après,c’est le trou noir, puis par miracle on revient à la vie. On a eu la présence d’esprit de courir dans la forêt là où il y a la ligne de chemin de fer Belfort-Lyon, mais ce n’était pas une forêt comme la forêt de Haguenau, c’était une forêt clairsemée de petits arbustes.
Le lendemain, je me souviens, il y avait des camions militaire qui partaient vers le sud. Là, on est arrivé péniblement à Lyon. Et là, ça bombardait, c’était les Allemands qui mitraillaient. Nous, on n’avait même pas la présence d’esprit de sortir du camion et de nous cacher dans le fossé. C’est les soldats qui nous l’ont dit. Enfin, on est arrivé à Lyon et là, il n’y avait plus de train ni pour aller dans le sud ni pour revenir dans le nord. C’était vide: tout le monde venait pour avoir un train, mais il n’y en avait plus. […] Alors là, on a vu les Allemands traverser le Rhône. J’ai vu des gens les accueillir avec des coupes de champagne. Tous les canons, tout le matériel qui n’avait pas servi, les Allemands l’ont trouvé. Donc des fournitures il y en avait, mais pas au bon endroit. On aurait pu gagner la guerre mais il suffisait qu’ils passent par là … On a toujours eu une guerre de retard en France.
A Lyon, il y avait une dame qui était toute seule, et elle avait un grand logement. Donc on a été comme locataire – naturellement pas pour rien. A l’époque, il y en avait qui se faisaient de l’argent comme ça. Mon oncle et ma tante sont rentrés de nouveau à Belfort, et nous on est resté un an et demi à Lyon, parce qu’on avait un logement. Après, ma grand-mère a voulu rejoindre son fils dans la région parisienne, à Gravelle. C’était une petite ville à l’époque: on voyait un ou deux Allemands, et encore ce n’étaient pas des militaires mais des cheminots. Juste on a vu quelques Allemands quand un avion était tombé. Ce qu’on a eu, c’est pas mal de bombardements. On a eu des Italiens dans une journée à la Pentecôte parce qu’il y avait la fameuse ligne PLM [ndlr: Paris-Lyon-Marseille]. Il y avait deux gares, avec un restaurant qui s’appelait «Hôtel gare». Le PLM traversait la Seine par un pont et ce pont était toujours visé par les avions. Il y avait des fouilles, on appelait ça des fouilles de la Seine plus ou moins, puisqu’on se baignait là dedans, et comme on était en face avec mon oncle et ma tante au restaurant, on voyait les bombes tomber comme dans du beurre, parce que c’est rien que de la terre et de l’eau. Elles seraient tombées de l’autre coté de la rive, elles seraient tombées sur le restaurant. On peut appeler ça un miracle de nouveau, ça tient qu’à un fil. Mais ce qu’on a subi, c’était vingt minutes de bombardement par les anglais dans des sous-sols, parce qu’il n’y avait pas de caves là bas: ça coûtait trop cher. Ce qui nous a sauvés, c’est la Seine; mais dans la gare de triage, qui était à coté, il y a eu 1800 morts. Et un mois après, il y avait des bombes à retardement qui sautaient encore. […] A peine la voie était rétablie qu’elle était à nouveau coupée: les Allemands avaient des hommes pour rétablir la voie, mais c’était sûrement la résistance qui coupait la voie ferré. Moi, j’allais quand même à Paris. Mon oncle m’engueulait, mais quand on est jeune on ne voit pas le danger.
Mon oncle s’était évadé de camp prisonnier, donc il avait plus ou moins peur. C’était un débrouillard; il s’est évadé et il est arrivé à Strasbourg. C’était déjà annexé par les Allemands, et il a passé une nuit dans son logement. Il a trouvé un ami qu’il connaissait, parce qu’il y a des Alsaciens qui sont rentrés pour ne pas tout perdre. Strasbourg était évacué, il n’y avait rien à part une gendarmerie pour les services sanitaires. C’était une ville morte. Ma mère et ma tante ont pris le train parce qu’elles pensaient qu’il y avait toujours du monde, et elles ont volé un tas de chose. Elles sont revenus avec un tas de chose, et alors là il fallait un laissez-passer avec photo et tout un bordel, comme si on allait à l’étranger, alors que Mollkirch, c’est pas loin de Mutzig et de Strasbourg. Mais il fallait des papiers d’identité parce qu’il y avait un contrôle de la gendarmerie à Strasbourg. Et alors, quand on a pris le train pour aller à Belfort, on n’avait pas le droit de sortir de la gare en attendant le train. Quand c’est les militaires qui contrôlent, alors là c’est fou. Pendant la guerre, c’était encore pire que l’Occupation, parce que c’était sous contrôle militaire. Donc vous étiez enfermés.
En 1942, il y avait le secours national. A l’époque, on mangeait pas beaucoup à cause des restrictions. Je me rappelle toujours, le dimanche on avait du beurre, mais quel beurre…Un tout petit bout qu’on grattait sur du pain…Et vous savez, quand on a quinze ans, on a faim…La jeunesse avait faim. Alors, avec un camarade, on s’était porté volontaire pour aller à la Laiterie chercher du lait. On faisait dans les 10 km à pied aller-retour: on allait jusqu’à Mutzig à pied. La grande ville, c’était Mutzig; c’est presque inconcevable. A l’époque, on marchait beaucoup. C’est tout un contexte, mais c’est aussi pour ça qu’on avait moins de problèmes de poids. Avant la guerre, en 1936, y avait pas du tout de vacances et pourtant on était pas surbooké comme maintenant. La vie était plus cool.
Je n’ai pas fait la guerre. J’aurais pu faire de la résistance, il faut le reconnaître. Y en a qui étaient jeunes et qui l’ont fait. Mais à l’époque, j’étais un peu trouillard. J’ai toujours beaucoup réfléchi et été raisonnable; mais vous savez, des fois, on a beau réfléchir, la vie tient à un fil . Ou ça passe, ou ça casse.
Ceux qui ont fait beaucoup de choses, on en parle pas beaucoup. Vous savez, j’ai toujours été solitaire en tant que fils unique. Dans un sens, c’est bien, vous vous débrouillez seul. En 42-43, j’étais en Algérie; on y envoyait les jeunes sous-alimentés comme moi. On était toute une smala. C’est la Croix Rouge qui nous envoyait là-bas. Soit en Algérie, soit en Tunisie…parce qu’ils mangeaient à leur faim. La famille dans laquelle j’étais hébergé était un peu beaucoup «collabo»; c’était des colons. Ils avaient des kilomètres de plages et de vignes. Ces 200 colons faisaient la pluie et le beau temps. Déjà à l’époque, ça m’avait frappé, parce que les travailleurs locaux n’étaient pas payés. Ils dormaient où ils pouvaient…Seule la femme de ménage et le chauffeur étaient payés. Je devais rester 6 mois là-bas. On était suivi par un médecin; j’étais pas tellement débrouillard, mais j’ai tout fait pour rester que 3 mois. A l’époque, loin de ma maison, je me sentais perdu et mal dans ma peau. Dans le bureau du patron, j’ai trouvé mon carnet de santé et j’y ai arraché 3 pages. J’étais content j’ai pu rester seulement 3 mois. J’ai été à Port Guedon à côté de Tizi Ouzou, en Kabylie.»

