Exercice de la médecine

Un témoignage de Anonyme S,
né(e) le 1 janvier 1970
Mémoire recueillie à

Après la guerre, j'ai continué mes études de médecine à Limoges puis à Paris où j'ai essayé l'externat de Paris que j'ai raté - c'est permis - mais comme j'ai été interne à Limoges, on m'a accepté comme externe dans un service d'accouchement. J'ai donc appris à faire des accouchements dans une maternité de Paris. En quelque sorte j'ai été « dressé » par les sages femmes et c'est assez original : c'était les sages femmes qui dressaient les médecins. Puis après mes études, j'ai vécu à Paris quelques temps. Je m'y suis marié et je suis allé m'installer à Bellac, parce que mon père y était médecin et j'ai pris petit à petit sa succession, pas brutalement mais petit à petit : il disait à ses clients « allez voir mon fils ».


J'étais médecin de petite ville, ou de campagne. C'était à une époque où la médecine était assez élémentaire. J'ai exercé chez moi, je n'avais pas de secrétaire, j'avais une personne qui venait de temps en temps, mais c'était ma femme qui répondait au téléphone ou bien ma bonne. J'exerçais tout seul. Je faisais de tout, absolument de tout. C'est à dire que j'allais ramasser les blessés quand il y en avait sur la route parce qu'il n'y avait pour ainsi dire pas d'ambulance. J'abaissais mon siège de droite et je mettais les blessés couchés à ma droite. J'allais faire des accouchements à domicile. C'était l'époque héroïque de la médecine, c'était la vraie médecine, on faisait de tout, on nous appelait pour n'importe quoi.
Une nuit, je suis réveillé brusquement, je vais à la porte et je me retrouve en présence d'un individu qui avait un mouchoir sur sa bouche avec du sang. Je lui demande ce qui s'est passé, il me répond : « ils m'ont tabassé, je crois bien qu'ils m'ont cassé les dents ». Je lui dis : « Faites voir, ah oui c'est vrai, il vous manque des dents. Ça s'est produit à quel endroit ? » Il me dit « Là sur la place ». Donc je lui dis « Venez avec moi, on va voir si on les retrouve vos dents ». On a retrouvé les dents dans le caniveau et comme elles avaient leurs racines je l'ai envoyé à l'hôpital pour qu'on les lui remette en place. Tout ça pour dire que vous avez de tout. Par exemple, il y avait un père qui m'avait amené son enfant de trois ans en me disant : « Je crois bien qu'il s'est mis des haricots dans le nez. Je suis allé chez un de vos confrères, il a regardé et n'a rien vu ». Alors je regarde à mon tour et je lui dis : « Si, il y a bien un haricot, en effet ». J'utilise une pince spéciale et je sors le haricot. Puis je regarde. Il y avait un deuxième haricot. Je sais pas comment mon confrère s'est débrouillé, mais il n'a pas été capable de les voir. Je faisais aussi des accouchements à domicile. Et une fois, comme l'enfant venait difficilement, j'ai dû faire un forceps sur une table de cuisine, tout seul, sans assistant. On se débrouillait comme on pouvait. On était appelé aussi pour les délirium Tremens. Par exemple, les gendarmes m'appelaient car ils ne voulaient pas intervenir brutalement vis-à-vis de ces gens, alors ils faisaient intervenir le médecin, en général. Ils me téléphonaient en me disant « il y a un delirium à tel endroit », alors j'y allais et je disais « où est-il ce malade ». On me disait qu'il était dans la chambre. Je suis entré et j'ai vu mon bonhomme sur le lit en train de dormir, alors je l'ai réveillé, j'ai pris sa tension et je lui ai dit « oh, malheureux, vous avez une tension épouvantable, il faut que vous alliez tout de suite à l'hôpital ».Ça s'est passé comme ça. Une autre fois, je suis appelé pour un autre qui faisait un délirium Tremens et il avait tout cassé chez lui, si bien qu'il avait passé sa main à travers une porte vitrée, il s'était coupé et il y avait du sang absolument partout. Alors je l'ai envoyé à l'hôpital lui aussi et il n'a pas fait de difficultés pour y aller, après quoi il n'a plus jamais bu, parce que quand il a vu ce sang ça l'a beaucoup impressionné. J'ai beaucoup d'autres histoires, par exemple quelqu'un qui arrive un beau jour avec un hameçon jaffé, c'est à dire un hameçon à trois branches. Il avait péché la grenouille et en tirant, un des hameçons lui a traversé la lèvre supérieure et un autre la lèvre inférieure, si bien qu'il ne pouvait pas ouvrir la bouche et qu'il ne pouvait pas parler. Alors il a fallu que je coupe le hameçon, ce n'était pas très facile parce que c'est très solide mais je lui ai enlevé. On faisait absolument de tout. J'avais une radio et un jour on m'a ramené un chien, le propriétaire me dit qu'il a reçu un coup de fusil, alors on a regardé avec la radio, et j'ai vu qu'il avait effectivement une balle dans le corps. Je lui dis d'aller voir le vétérinaire, parce que je ne suis pas vétérinaire moi. Voilà le genre de chose qu'on faisait.

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