Cahors
D’où êtes vous originaire ?
Alors je suis originaire de la ville de Cahors dans le Lot. Les habitants de Cahors s’appellent les Calurciens, on en entend beaucoup parler par rapport à Jules César dans la guerre des Gaules parce qu’il y a eu la prise de Cahors. J’ai une partie de ma famille qui est originaire du Lot et Garonne, je suis de pure souche Occitane.
C’est une fierté pour moi d’avoir des parents d’origine Occitane.
Je reste très, très attachée à cette région qui possède un beau passé où il y a de beaux paysages. Si ce n’est pas très riche au niveau du sol, c’est une région qui est riche du point de vue histoire humaine.
Vous avez grandi là bas ?
Oui, je suis née dans le cœur de Cahors, dans la maison de ma grand-mère. Elle est morte quand j’avais 7 ans et je suis partie vivre chez mes parents.
Cela n’a pas duré très longtemps car mon père est tombé très malade et il est mort 6 mois après sa mère. Je me suis retrouvée à vivre avec ma mère dans l’appartement de fonction de ma mère qui avait récupéré la situation de mon père : elle était économe du bureau de bienfaisance. C’est le bureau de l’aide sociale à l’heure actuelle. Elle avait un appartement dans le vieux Cahors auquel on accédait par un escalier en pierre à vis très sombre.
J’avais été bouleversée par les problèmes successifs dans la maison. J’en garde beaucoup de souvenirs : elle datait du moyen âge et était entre l’église et la cathédrale de Cahors, une merveille au point de vue construction. Elle avait deux tours avec les cloches qui sonnaient le matin pour l’angélus, le midi… Les journées étaient rythmées au son des cloches.
Vous avez connu la guerre ?
Il n’y a pas eu de grandes hécatombes autour de nous mais il y a eu pas mal de gens arrêtés par les allemands qui sont partis en déportation.
Cela reste pour les enfants de ma génération une ambiance triste et angoissante.
Moi, j’ai été élevée au lycée de Cahors. J’ai débuté au lycée de garçons : les classes étaient mixtes car mes grands-parents avaient été professeurs dans l’établissement de Cahors. Déjà à l’époque, les enseignants de la petite classe avaient le diplôme de professeurs.
Il n’y avait que des classes mixtes dans ce lycée ?
Oui, elles étaient mixtes et c’était particulièrement incroyable à cette époque : normalement il y avait les écoles de filles et les écoles de garçons, il y avait un lycée de filles à l’autre bout de la ville où les classes étaient mixtes jusqu'en 6ème. Pendant les vacances, comble de bonheur, je passais mes vacances chez ma grand-mère maternelle qui avait une maison avec un immense jardin avec des fleurs, des légumes, des arbres fruitiers, … et c’était toujours dans le Lot et Garonne. Je passais mes vacances dans un état de liberté, j'étais libre d’aller et venir, de courir. J’étais soûlée de découvertes naturelles. Dans le village de ma grand-mère il y avait une voisine qu’elle connaissait depuis toujours, où venaient en vacances trois petits garçons. C’était une ivresse, on faisait des petits jardins, des cabanes : on avait des activités absolument débordantes. Dès que j’arrivais chez ma grand-mère, comme j’étais fille unique, j’allais tout de suite voir chez la voisine s’il y avait ces trois garçons. A ce moment là, j’ai commencé les scouts : ça a élargi ma vie.
Les scouts, dans la forêt c’est ça ?
Oui, si vous voulez. Ce sont des jeunes qui ont envie d’aider les autres, de vivre en communauté, qui s’entraident, qui font des jeux d’orientation. Il y a parallèlement une formation morale.
Déjà à 9 ans, je prenais le train toute seule pour aller voir mon oncle, et ma grand-mère m’attendait sur le quai. C’était un exploit pour une petite fille de mon âge de partir seule avec son baluchon. Une fois j’ai failli être kidnappée, j’étais partie toute seule voir mon oncle du côté de Bordeaux. Entre temps les américains avaient débarqué dans le nord de la France, ils ont arrêté le train en route et il fallait se débrouiller pour continuer le chemin avec son baluchon. Et là, il y a un monsieur qui m’a dit « viens, monte dans ma voiture, on va chez moi, je te confierai a un automobiliste. » Ça m’a quand même mis la puce à l’oreille et je ne l'ai pas suivi.
Mais bon, ce n’est pas le sujet. On parlait de la guerre c’est ça ?
Oui,
Il y avait des vagues de juifs qui sont arrivées à Cahors un peu avant l’arrivée des allemands. Lorsque les allemands sont arrivés, ils ont pris les meilleurs hôtels et les maisons les plus grandes. Ils ont aussi utilisé certaines caves pour torturer des résistants.
C’était une ambiance hors du commun. On n’était pas au courant de tout. Les camps d’extermination, on en a réellement entendu parler que le dernier mois. Quand les allemands étaient là, on savait seulement qu’ils les emmenaient quelque part mais on ne savait pas où, on sentait juste qu’il se passait quelque chose de grave. On voyait des gens se faire arrêter, se faire torturer pour qu’ils donnent des renseignements aux SS. A Cahors, la ville était totalement investie par les allemands. Il y avait la France libre et la France occupée, Cahors faisait partie de la France occupée. La résistance, entre nous on n’en parlait pas car c’était risqué d’en parler tout fort. Beaucoup de gens s’étaient rangés du côté des allemands. Tout était complètement destructuré. Il y avait des périodes où il était même compliqué de se nourrir, il y avait des couvre-feux… On ne pouvait pas circuler la nuit, par exemple si à huit heures -heure du couvre feu- je me trouvais dans la campagne, je ne pouvais pas rentrer chez moi, on ne m’aurait pas laissé rentrer dans la ville. On avait peur de la gestapo. Je peux même dire que j’ai oublié comment j’ai réussi à vivre autant en décalage. Je sentais l’angoisse mais je n’étais qu’une petite fille, impossible pour moi de peser le problème auquel je devais faire face. Dieu soit loué, les allemands ne sont jamais rentrés dans ma maison.
Dans Cahors, il y avait plein de petites ruelles, de petits chemins, d'impasses… Après notre départ de Cahors, la ville a voulu récupérer notre maison pour en faire un espace pour les jeunes, la maison des jeunes, mais les travaux étant trop grands : ils n’en n’ont rien fait. Quand il y a eu les vagues de réfugiés venus du nord, ils ont tout construit pour s’installer, pensant rester pour seulement quelques temps. Au final, certains sont restés deux ou trois ans. Ils sont arrivés au printemps alors ils se sont vraiment dépêchés pour finir avant l’hiver. Petit à petit, ils sont repartis dans leurs villes d’origines. Et ils ont fait péter les ponts !
Après cette période de guerre, je suis partie à l’université à Toulouse. Le week-end, je retournais dans ma ville. Je suis ensuite partie faire mes études sur Paris pendant un an et demi. Là, j’ai été coupé dans mon élan, je me suis mariée. La situation de mon mari ne me permettant pas tellement de vivre, j’ai demandé à faire des remplacements en tant que professeur de travaux manuels.

