Avant c’était différent

Un témoignage de Mme Monjuste,
né(e) le 1 janvier 1970
Mémoire recueillie à


Mon mari était instituteur comme moi, il habitait Tarbes, il a été nommé à Ferrière et c'est la que l'on s'est connu puisque j'habitais Ferrière, on s'est connu quand j'avais 20 ans.


On s'est mariés et après je suis tombée enceinte mais mon mari a dû partir à la guerre, cette horreur de guerre. Il a été fait prisonnier. Je n'ai pas eu de nouvelles pendant longtemps.


Mon premier fils est né et mon mari était au courant que son premier fils était né. Puis il s'est évadé avec les autres, il les a amenés avec lui. C'est lui qui les a menés, ils marchaient le jour, la nuit ils se cachaient car il y avait la frontière à coté. C'était très surveillé. Il n’était pas question de faire de la lumière, ils se couchaient sous les feuilles. Ils traversaient les rivières, faisaient comme ils pouvaient. Des français dénonçaient des fois quand les prisonniers d'échappaient. Mais il n’a pas été dénoncé. Il a réussi son évasion et est rentré à la maison quand notre fils avait quelques mois. J'ai su qu'il s'était évadé mais je n'avais aucune nouvelle de lui. C'était très dur. Quand il est revenu à Ferrière, ça a été la joie. J'étais très heureuse, c'était si inattendu, il ne m'avait pas averti, il a même eu une médaille mais il a dit qu'il n'en voulait pas, qu'elle était à la guerre pas à lui. Il détestait la guerre, il ne voulait rien.


Mon mari a vu son fils. Il était ravi. Vous comprenez bien toutes les heures affreuses que l'on a passé, moi n'ayant pas de nouvelles, lui étant prisonnier, l'enfant était né, voilà, c'est ça les joies de la guerre, affreux, c'était affreux, les guerres c'est quelque chose d'affreux. En même temps que l'école, il fallait que je m'occupe d'une cantine scolaire car les enfants habitaient loin de l'école. Ferrière c'est un village et tout autour il n'y a rien. A midi, il y avait une femme qui faisait la cuisine pour les enfants et il fallait ravitailler cette cantine donc je m'occupais de ça. Vu d'ici maintenant, ca semble incroyable, mais c'est vrai. C'est tellement loin, c'est tellement loin que je crois rêver, je ne sais pas. J'ai l'impression que ça n'a pas eu lieu et pourtant.


On l'a vécu, ça semble loin, je ne sais pas vous expliquer, il semble que je ne l'ai pas vécu et pourtant c'est la vérité, je me rappelle surtout des sentiments, la douleur de la guerre premièrement et la douleur de ne pas avoir de nouvelles, c’était affreux, tout le monde dans le village avait des nouvelles de leurs enfants ou maris, j'étais la seule à ne pas en avoir. Il n'y avait pas la radio, juste les journaux .C'est surtout des sentiments dont je me rappelle. Les sentiments, on ne peut pas les traduire facilement ça semble tellement incroyable. La guerre, pas de nouvelle et l'enfant, c'est les sages femmes qui m'ont assistée, il n'y avait pas d'hôpitaux à l'époque, c'était différent d'aujourd'hui. J'ai accouché à la maison et tout s'est très bien passé. Et puis j'habitais à la montagne, un petit village, vers Tarbes.


La vie était différente.


J'ai donc eu un fils et après que mon mari soit rentré de la guerre, j'ai eu un autre garçon, ils ont deux ans de différences, puis deux ans après j'ai eu une fille.


Vu de maintenant, toute cette histoire semble sortir du Moyen Age (rires). Mais si, c'est tellement drôle tout ca, je ne sais pas l'expliquer, je me rappelle plus de cette époque là que de ce que j'ai mangé hier ou avant hier (rires), tout est gravé dans mon esprit sur cette époque. Je ne sais pas trop comment vous raconter... j'habitais à la montagne, mais il y a une différence énorme entre aujourd'hui et cette époque, ça ne fait pas des siècles non plus et pourtant.


On a été instituteurs en poste double, avant on faisait en sorte que les couples ne travaillent pas loin l’un de l’autre. Aujourd'hui ce n'est plus comme ça, mon petit fils et sa femme sont tous les deux dans l'enseignement. Mon fils aussi était instituteur avant, mais il a tout lâché, il a voulu faire le tour du monde.



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