Anecdotes de guerre (première partie)

Un témoignage de Marie Suzanne Branquet,
né(e) le 7 septembre 1921
Mémoire recueillie à


Le début de la guerre :


Dans ma vie de 89 ans ce qui m'a le plus frappé ce sont les périodes de la guerre et de l'occupation. Quand nous avons appris que les Allemands entraient dans Saint Jean de Luz nous avons aussitôt, avec les employés, fermé tous les stores de la maison. Mes parents avaient un hôtel de 75 chambres et on a tout fermé. Les Allemands sont passés et ils n'ont vu que des stores fermés. Ils n'ont vu personne. Mais ils l'ont su après. Alors quelques jours après nous avons été réquisitionnés. C'est à dire que nous avions un appartement pour nous dans l'hôtel, on nous a laissé notre appartement, et comme nous étions nombreux quelques chambres au-dessus, et ils ont pris tout le reste. Ils ont mis un drapeau immense, depuis le haut de l'hôtel jusqu'à terre. Alors ça a été un choc! Et je me rappelle ma petite nièce qui me disait : « Dis Tantine, mon papa il est en prison là-bas » - on disait les Boches - « chez les Boches et on a mis un drapeau sur la maison mais ça n'est pas leur maison c'est la nôtre! »


Donc ils ont tout pris, j'en avais même au dessus de ma chambre. Oui mais on ne pouvait pas passer d'un endroit à l'autre parce qu'ils avaient mis des barrières: là où ça s'arrêtait pour nous ils avaient cloué des planches ce qui fait que quand même on était tranquilles. On ne les voyait pas trop, bien qu'un jour le Commandant a dit à papa : « Ah Monsieur, je trouve que les jeunes filles de Saint Jean de Luz, et vos filles en particulier, ne sont guère aimables pour nos soldats ». Et papa a répondu « J'en suis très fier Commandant ». On avait du toupet dans ma famille.


L'évasion:


Nous étions 7 enfants mais j'avais un frère qui se cachait, parce qu'il s'était évadé, et mon beau-frère était prisonnier dans un camp de prisonniers en Allemagne. Lui il a réussi à être sauvé parce qu'un jeune homme à Biarritz, d'où est mon beau-frère, a sauvé des Allemands qui allaient se noyer et le commandant lui a proposé une somme d'argent et il a dit « Non, je préfère vous faire une liste de prisonniers et que vous les relâchiez ». Il a accepté. Un soir alors qu'on était en train de dîner on frappa à la fenêtre. On s'est dit « Ah ils viennent nous embêter jusqu'ici ! »


On ouvre: c'est Pierre. Sa femme (ma sœur) tombe évanouie! Elle a eu un choc car elle ne s'attendait pas à le voir.


Mon frère Michel, lui, était dans les tanks, et n'avait pas l'habitude de marcher. Il a eu des grosses cloques sous les pieds en partant pour les camps de prisonniers alors on l'a laissé sur le bord de la route. Les Allemands lui ont dit « On viendra vous soigner on vous prendra en même temps ». Il s'est dit « C'est trop moche ». Au lieu de ça il est parti à quatre pattes à travers les champs, parce qu'il ne pouvait plus marcher avec ses grosses cloques, et des paysans Français l'ont caché chez eux. Quelques temps après nous recevons une lettre :


« J'ai été fatigué. Le Docteur veut que je fasse un séjour au Pays Basque et je vais venir par un train, je viendrai vous retrouver ». Signé Olga (une de mes cousines). Moi je reprends la lettre et je dis : « Mais ce n’est pas son écriture c'est celle de Michel ».


Alors on allait attendre tous les trains qui arrivaient de Paris. Mais ce qui est malheureux c'est qu'il a été reconnu par un Français qui politiquement était horrible et contre nous. Il est allé le dénoncer aux Allemands. Je revois encore la scène. Maman a été appelée par le Commandant qui lui a dit:


- «Madame votre fils s'est évadé. »


- « Mon fils non pas du tout. Vous devez confondre avec mon gendre. Mon gendre lui il est dans un camp de prisonniers en Allemagne. »


Nous avions une propriété à la campagne- et on l'a caché là-bas. Il n'a pas été repris. Il n'y a qu'une fois où j'ai eu très peur, c'était au cinéma. J'étais avec lui et pas loin il y avait le Commandant avec sa fille et sa famille. A un moment on a montré une borne avec écrit « Frontière Russe à 30 km » or ça ne correspondait pas du tout. Et mon frère a fait une réflexion. Ooooh mes ongles sont rentrés dans sa chair et je lui ai dit « Tu te tais! ». Ouh oui il était terrible!


Finalement on a eu la maison prise. Il y avait une chose qui était intéressante c'est qu'ils sont des musiciens extraordinaires! Nous nous mettions derrière les barrières en bois qui nous séparaient d'eux et on écoutait le concert. C'était un orchestre magnifique. L'amour de la musique! Quant à mon frère on a réussi à le cacher. Je n'ai jamais dit autant de mensonges dans ma vie. Notre maison de campagne était à 7km de St Jean de Luz, on est venu jusque chez nous mais on était tellement d'enfants que... On devait leur faire un drôle de portrait de la France parce qu'un jour ils nous ont vus à table, tous avec papa et maman et ... « A vous tout ça? En France famille grande comme ça? » Ils croyaient que la France était un pays de dégénérés où il n'y avait pas d'enfants. Ils ont été très étonnés.


J'ai un frère qui a épousé une allemande. Elle est épatante!


La cohabitation avec les allemands:


Ah oui une fois il y a un allemand qui avait mis ses pantalons à sécher, ses pantalons blancs. Il était dans une chambre réquisitionnée au dessus de la mienne. Moi le soir en me couchant avec mes volets je les ai accrochés. Et le lendemain quand il s'est levé il a crié, il n'arrivait pas à attraper ses pantalons. Tout ce qu'on pouvait faire pour les faire râler on le faisait. Ça se comprend hein. On aurait pu se faire attraper, un jour on s'est fait gronder par Maman.


Une fois j'avais une broche avec des oiseaux bleus blancs rouges sur laquelle était écrit « Ils reviendront ». Alors il m'a arrêté, j'étais en vélo. Et il me dit:


- « Qu'est ce que c'est »


- « C'est des oiseaux »


- « Et pourquoi ces couleurs? »


- « C'est pour faire joli »


- « Et ils reviendront qu'est ce que ça veut dire? »


- « Mais vous savez bien que les hirondelles reviennent tous les printemps »


- Et il m'a laissé passer.


Moi j'en ai connu un qui a risqué sa vie pour m'aider. L'armistice avait été signé, j'étais à Pau et j'ai voulu rejoindre ma famille. A Pau le maire de la ville m'avait fait des papiers, ils ont trouvé que ce n'était pas suffisant j'ai été refoulée. Alors j'étais là. Je ne voulais pas pleurer devant eux. Surtout que j'avais quand même dans les 18 ans. Et tout d'un coup derrière le banc où j'étais assise j'entends tout doucement :


« Mademoiselle vous avez de quoi écrire? »


Je lui dis - « Non »


- « Attendez »


Il m'apporte papier, Bic, tout ce qu'il fallait, enveloppe. Il m'a dit « Je vais mettre le timbre pour prévenir vos parents que vous avez été refoulée. ».


Il risquait gros de m'aider! Il risquait d'être puni ou tué, je ne sais pas. C'était terrible entre eux. Il y avait les SS. Il y avait des allemands qui pleuraient en voyant mes petits neveux et nièces. Il y avait de braves gens parmi eux. Il y avait des gens qui souffraient.



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