Allez et retour !

Un témoignage de Joséphine ARTEAGA INDURAIN,
né(e) le 19 mars 1922
Mémoire recueillie à

J’ai commencé à travailler en Espagne dans une usine de tissus, à l’âge de treize ans, en disant que j’en avais quinze car je n'avais pas l'âge légal pour travailler. Je participais à la coupe du tissu, puis après au tissage, ensuite j'ai travaillé dans une usine de levure car c'était mieux payé.


J'y suis restée neuf ans, on travaillait debout pour emballer la levure dans le papier margarine. C'était des journées de quinze heures, nous étions une équipe de quinze filles. Une fois la levure conditionnée, on la chargeait dans des caisses en bois de quatre ou cinq kilos. J'avais une sœur couturière qui travaillait dans un hôtel, il manquait quelqu'un à la cuisine de l'hôtel, j'ai donc abandonné mon travail à l'usine et commencait à travailler dans cet hôtel restaurant de Pampelune.


Moi, je voulais apprendre la cuisine, mais je me suis retrouvée à la plonge et au ménage, on était exploité donc j'ai fini par partir. Ensuite, je faisais le ménage chez la mère de mon dentiste, tout les matins de la semaine, j'aidais la bonne, et l'après midi, j'aidais ma sœur, couturière à l'hôtel.


Néanmoins, avec l'arrivée de Franco au pouvoir, j'ai dû quitter mon pays, l'Espagne pour aller en France. Une collègue de l'usine de levure avait une tante qui connaissait la sœur du grand-père de Juan Carlos, qui habite à Irun, j'ai pris le train, je me suis présentée, et ils m'ont engagé. J'ai pu partir avec eux en France, dans leur maison à Anglet mais il ne me déclarait pas car je n'avais pas de papiers français. J'avais des amis qui habitaient dans le voisinage, qui travaillaient pour un prince polonais qui n'avait pas le droit de rester en France car il avait joué sa maison avec les Allemands. Cette famille d'amis espagnols m’a trouvé un emploi dans une maison de Biarritz. J'ai donc dû passer la frontière espagnole avec un passeur dans un petit bateau à moteur, mes amis ont payé le passeur pour moi. La police espagnole m’attendait à la frontière. Ils m'ont envoyée à Pampelune par le train, j'ai fait faire mes papiers et je suis rentrée en France légalement.


J'ai même trouvé une remplaçante pour mes anciens employeurs, à la condition qu’elle soit en règle. J'ai donc pu aller travailler à Biarritz, dans une magnifique demeure appartenant à un marchand de liqueur juif, j'y ai travaillé trois ou quatre années. Puis, je suis montée à Paris, l'église espagnole m'a trouvé du travail à l'ambassade péruvienne. J'y faisais la cuisine et le ménage, je gardais les enfants, bref, je faisais un peu de tout. Mon fiancé (que j'avais rencontré à Biarritz) qui vivait aux Etats Unis pour du travail, avait trouvé un contrat de maçonnerie à Pau, je suis redescendu et nous nous sommes mariés en Espagne.En suivant, il a acheté un terrain et il a lui même bâti notre maison, en briques.


Puis j'ai été engagée à la cantine de l'école de Billère qui venait d'ouvrir. J'avais cinquante cinq ans à l'époque, au début j'ai été prise à la Mairie de Billère, mais il manquait une cuisinière, donc je me suis proposée et j'ai été prise, car j'avais déjà travaillé un peu dans des colonies de vacances grâce à un ami curé qui venait souvent manger chez moi et qui savait que je cuisinais plutôt bien. Les travailleurs EDF venaient aussi y manger, ce qui faisait, avec les enfants, quatre cent repas et nous n'étions que quatre cuisinières. J'y ai travaillé une dizaine d'années. Et puis, suite à une hospitalisation suivie d'une opération difficile, j'ai enfin pris ma retraite à l'âge de soixante-quatre ans.


J'ai vécu quelques années dans notre maison, puis quelques temps après la mort de mon mari (à cause de la cigarette), je suis venue vivre dans cette maison de retraite.

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