10 ans au Congo

Un témoignage de Anonyme 5,
né(e) le 17 décembre 1918
Mémoire recueillie à

En 1950, une école avait été fondée par des Sœurs au Congo. Vint l’indépendance en 1960, les blancs durent s'enfuir. C'est alors que les familles congolaises demandèrent que leurs filles soient enseignées par des jeunes de leur race. L’école avait donc besoin d’un responsable de la section pédagogique pour former des institutrices congolaises, mais à cause du danger personne ne voulait y aller.
Moi à cette époque j’avais 40 ans, j’avais toujours voulu partir en mission mais ma santé ne me l’avait jusque là pas permis. Alors cette fois, je me suis portée volontaire.

J’ai commencé à enseigner à une classe de 12 élèves, uniquement des filles entre 18 et 20 ans. Je leur donnais des cours de français et de pédagogie. L’enseignement se faisait selon la méthode belge; tout s’apprenait en chansons ou en actions : les tables de multiplication, les conjugaisons… Chaque matin et chaque après midi, pendant 30 minutes, une élève faisait cours dans une classe primaire. Ses camardes y assistaient, assises au fond de la classe. Ensuite on faisait un bilan. Parfois nous avions la visite des inspecteurs, un congolais et un belge. Ils étaient en admiration devant notre école secondaire pédagogique de filles car c’était la seule de la région.


Nous, nous nous posions parfois des questions car là bas, il y avait beaucoup d’hommes polygames. Ces hommes avaient chacun une grosse maison entourée de plusieurs petites, une pour chacune de leur femme. Et il faut savoir que les femmes instruites « s’achetaient » plus cher que les autres. Voilà pourquoi nous trouvions la situation un peu ambiguë, étions-nous là pour faire augmenter le prix des filles ?

Tout était à faire. Les Sœurs devaient créer leurs cours elles-mêmes. L’une d’elles a d’ailleurs réussi à créer tout un cours d’histoire du Congo, et il était tellement complet qu’un jour l’un des inspecteurs lui a demandé de le lui recopier pour le prendre comme modèle ! Notre école, l’école du Sacré Chœur, a ensuite été rebaptisée École de la Lumière. J’y suis restée une dizaine d’années.


Cela a été étrange de revenir en France ensuite. La culture africaine est tellement différente. Les prénoms donnés aux enfants, par exemple ; ils leur sont donnés en fonction des circonstances de leur naissance. Je me souviens d’une petite fille, la 7ème de la famille il me semble, qui était la plus belle de la fratrie. Ses parents l’ont donc appelée « Senguando » qui signifie dans leur langue « c’est la plus belle ». Et puis là bas, les gens ne sont pas pressés, ils lisent l’heure grâce au soleil (toute l’année le soleil se lève à 6h et se couche à 18h car la province où j'étais se trouve sur l’équateur) ou au chant des oiseaux.
Ce sont aussi des gens d’une grande sagesse. Chez eux, le mot « pourquoi » est agressif. Je me rappelle d’une élève, une petite fille, qui avait été élevée par sa grand-mère car ses parents étaient décédés. Un jour, sa grand-mère est morte. Elle m’a dit comme ça « Dieu sait que j’avais besoin de ma grand-mère, je ne comprends pas, mais je ne lui demanderai pas pourquoi ».

Enfin, je suis donc revenue en France vers 50 ans. Là, j’ai enseigné en classe de perfectionnement, à des enfants qui avaient un retard de lecture, d’écrire et de calcul. Je me rappelle d’un jour où j’avais demandé à l’un des enfants de lire une histoire devant les autres. L’un des autres élèves, qui avait 10 ans et ne savait pas lire, a demandé de lire à son tour. Je lui ai dit : « Mais Bruno, tu ne sais pas lire ! ». Il a alors pris le livre, et s’est mis à lire l’histoire de manière parfaite. Je lui ai demandé « Mais Bruno, pourquoi tu fais semblant de ne pas savoir lire ? ». Il m’a répondu : « Tout le monde croit que je ne sais pas lire, à quoi ça sert de leur montrer que je sais ? ».

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