« Ecoute, t’es malade, joue à la vache ! »
L’arrivée à Montpellier
« J’ai adoré la mer ! »
À l’époque, maman travaillait à la préfecture. C’était après la guerre, papa avait fait 12 ans d’Indochine en tant qu’aviateur chez Latécoère. Lorsqu’il est revenu en France nous habitions à Dijon où il faisait froid, un froid durable, avec beaucoup de neige, j’aimais beaucoup la neige de Dijon mais il faisait trop froid. Papa a dit : « Moi, j’en ai marre, je veux du soleil ! », plus tard il expliqua qu’il voulait repartir en Indochine. Je ne sais pas ce qu’ils s’étaient dit entre eux mais maman avait dû poser un compromis : « Demandons à être mutés dans le midi » où nous n’avions d’ailleurs aucune attache. La demande de mutation a été acceptée et nous sommes donc arrivés tout de suite après la guerre à Montpellier où nous étions mal logés.
J’ai découvert beaucoup de choses à Montpellier…La mer d’abord ! La première fois où on a vu la mer, il faisait un temps de chien ! Elle était déchaînée ! Le gris dominait ! Je l’ai adorée ! Je n’avais jamais vu la mer ! L’odeur de l’iode, le bruit des oiseaux… J’ai adoré la mer ! Nous y allions pratiquement tous les dimanches, avec le petit train de Palavas.
A Montpellier il y avait toutes les saveurs du midi. Nous allions sur les marchés sentir les odeurs : les olives, etc. Il y a des trucs qu’on ne connaissait pas du tout. J’ai beaucoup aimé Montpellier. Nous avons beaucoup aimé Montpellier. Les saveurs : la bouillabaisse. Les couleurs : le bleu du ciel et de la mer.
A Montpellier, tout mon argent de poche passait dans le cinéma. Mes parents me payaient les livres donc tout mon argent de poche passait au cinéma. C’était en 48 (nous, on est arrivés en 45 à Montpellier). Mon grand chouchou, c’était Jean Marais avec Michelle Morgan, Pierre Blanchar, enfin tous ces grands là. J’allais voir des films et même des films qui me dépassaient complètement ! J’ai été voir Hamlet que je n’avais jamais lu (à 12 ans, Hamlet, franchement !). J’étais une jeune au milieu de gens qui connaissaient Hamlet sûrement sur le bout des doigts et au moment où Ophélie devient folle, elle se met à rire mais un rire…et moi je croyais que c’était un vrai rire et comme je n’avais pas tout compris de la pièce, je me suis mise à rire, j’étais la seule à rire dans la salle… Un vieux monsieur s’est retourné vers moi en se disant « Qu’est-ce qu’elle fait là, elle comprend rien ! » C’était vrai ! Plus tard, quand j’ai lu Hamlet, j’ai mis longtemps à comprendre qu’Ophélie devenait folle.
L’entrée chez les religieuses
« J’étais dans l’enthousiasme de la jeunesse : on fait ce qu’on a envie, on est appelé et on répond! »
Je n’avais pas 17 ans, c’était au mois de juin, je venais de passer le Brevet des collèges et mes parents étaient ravis. J’avais dit à la sœur : « Je demanderai à mes parents de rentrer chez vous quand j’aurai mon brevet des collèges ». Le soir même, alors que tout le monde était dans la joie, j’ai parlé de mon projet à papa en me disant que c’était lui qu’il fallait convaincre et je me suis trompée ! Maman a pleuré toutes les larmes de son corps alors qu’elle disait : « Il faudrait qu’il y en ait une ! » [une de ses deux filles] et papa m’a dit : « Mais tu sais ce que c’est ! », il m’a tout sorti : le vœu de pauvreté, le vœu d’obéissance (moi qui étais désobéissante), le vœu de chasteté, la vie en communauté, etc. Il m’a sorti tous les arguments contre ! J’étais étonnée parce qu’il savait un tas de choses que moi je ne savais pas.
Maman était déjà couchée. Le lendemain, elle était en larmes et je ne lui ai finalement pas tellement parlé. Pourtant c’était elle qui avait la foi, elle priait tout le temps et je priais avec elle. Je ne sais pas…une fille se confie peut être plus à son papa! C’était mon cas en tous cas ! Maman nous aimait beaucoup, la question n’est pas là! Mais par exemple : lors de mon anniversaire ou de ma fête, si je voulais un harmonica, maman m’achetait une combinaison (et moi le linge, je m’en fiche !) et papa m’achetait un harmonica… Je sentais qu’avec papa je pouvais dire certaines choses. Je lui ressemblais peut être. Je ne sais pas ! Tout le monde disait « Tu ressembles à ta mère! ». Moi, je n’en sais rien!
J’ai dit à mon père que de toute façon, il me connaissait, qu’il savait que j’étais une vraie tête de mule et qu’à 21 ans je partirais !
Il faisait très beau, c’était à Montpellier, en plein mois de juin. Le temps passant, je me suis dit qu’ils allaient dire oui. Et ils ont dit oui ! Ce sont les parents qui font les sacrifices, moi j’étais dans l’enthousiasme de la jeunesse : on fait ce qu’on a envie, on est appelé et on répond! Je ne sais pas comment a réagi ma sœur, elle était petite, on a 7 ans de différence.
Quand on a compris que je n’étais pas trop bête, on m’a fait faire des études. J’ai passé le brevet élémentaire, que j’ai eu ! Sitôt que j’ai eu fait les études religieuses, on m’a mise comme prof, à la maison mère où il y avait un grand collège avec beaucoup de pensionnaires. Entre les études et mon travail de prof je suis restée 15 ans. Entre les deux, j’ai fait l’école normale de Rodez pour obtenir le bac philo. Depuis ce 1er jour en tant que professeure, je vais là où on me demande !
« Qu'est-ce que je suis, moi dans la nature, je suis rien du tout »
Quand j’étais à la maison mère, au moment du printemps, quand je voyais que les pommiers commençaient à peine, à peine à fleurir, je prenais un texte de Madame de Sévigné « Qu’est-ce que le printemps ? » et je demandais aux élèves : « Quelle est la couleur qui domine ? » Immédiatement les élèves répondaient « le vert ». Je les amenais à l’extérieur, dans l’allée des pommiers et leur disais « Vous êtes sûrs que c’est le vert ? - Non ! Le rouge ! - C’est ce que dit Madame de Sévigné alors revenez au texte. Voyez, elle a bien mieux regardé que vous ».Vous voyez ce que je peux dire, quand même, des élèves que j’avais en rural c’est qu’ils ont un sens, justement, des sensations de la nature, de la poésie. Ils ne le savent pas parce qu’ils n’ont pas les mots ! Ce qu’il leur manquait c’était les mots ! Et moi j’essayais de leur donner les mots… mais ils sont poètes c’est incroyable, ils sont poètes ! Le parisien il a la tchatche, (je ne dis pas qu’ils ne sont pas poètes, ils le sont aussi d’une façon) mais les autres sont plus près de la nature.
Le toucher
« C’est ce jour là que j’ai reçu la seule boulette de papier de ma vie »
J’ai toujours cru en la polyvalence ! Il y en a un qui disait « Moi je suis prof de lettres », oui d’accord, c’est très bien ! Moi je n’ai jamais dit « Je suis prof de lettres », j’ai toujours dit « de français » parce que je trouve que « de lettres » c’est très pédant !
Ils enseignaient Madame Bovary à des 4èmes qui s’en foutaient comme de l’an 40 ! Tu penses si c’est marrant ! Bon, je ne suis pas contre Madame Bovary du tout ! Mais bon… ça ne les intéresse pas du tout du tout ! J’ai été animatrice pédagogique et si les élèves s’embêtaient à mort, je disais au jeune prof « Écoutez non ! Ça ne va pas ! Vous aimez les enfants ? La matière ? », et il me répondait « oui » et je lui disais : « Pour le moment ça ne va pas ! »
Je vais vous dire plus en détail comment ça s’est passé… Le directeur m’avait dit « Il faut que vous veniez ! Ce n’est pas possible ! Je ne peux pas garder ce gars là ! Il se cramponne à son poste puisqu’il vient d’avoir un bébé ! ». Je me disais « Oui d’accord ! Je veux bien qu’il vienne d’avoir un bébé mais il faudrait qu’il s’occupe des élèves qui sont là quand même ! L’un n’excluant pas l’autre ».
C’est ce jour là que j’ai reçu la seule boulette de papier de ma vie ! J’ai été vexée [rire]. C’était un petit collège du Maine et Loire, j’allais donc voir ce prof, qui d’ailleurs ne pouvait pas être prof, il était dans la littérature. Les élèves, ils étaient là [en montrant le sol] mais lui était là [en montrant le plafond]. Il ne s’occupait pas de ses élèves. Bon, le directeur m’avait fait appeler et je n’aimais pas dire que je venais à sa demande, ça faisait un peu inspecteur comme truc et moi je n’aimais pas ce terme d’inspecteur ! Conseiller pédagogique, oui ! Mais inspecteur, je n’aimais pas ! C’était un p’tit collège rural très sympathique mais alors dans la classe il y avait de ces mouflets ! Il y avait du bruit ! Là, j’en ai vu du bruit dans la classe et puis de tout ! J’ai fait une bêtise, ce jour là, c’est la seule fois que j’ai fait cette bêtise et je n’ai jamais recommencé ! D’habitude, je me mettais toujours au fond donc ils ne me voyaient pas. Je suis assez expressive et j’essayais de mettre la grille [= rester impassible]. Mais là, j’étais face à eux et je n’ai pas pu mettre la grille ! Et les élèves ont dû voir que je n’étais pas d’accord avec la manière de faire de leur prof. Je me disais « Mon dieu ! Il ne se rend pas compte qu’il a des élèves en face de lui, ce n’est pas possible ! ». À un moment, j’ai dû manifester, par un regard ou par je ne sais quoi, mon désaccord et CLAC ! J’ai reçu une boulette, je n’en avais jamais reçu de ma carrière ! Jamais ! Une boulette, TAC ! Bien ciblée ! J’avais vu le gars qui l’avait lancée et je me suis dit « Je fais comme si je n’avais rien vu » et le cours a continué. On sort de là et puis je dis au gars [sifflement] :
- « Toi là !
- Qu’est-ce qu’il y’ a m’dame ?
- Y’a rien, y’a rien mais reste là.
J’ai attendu que tous les autres soient sortis
- Dis donc, la boulette que tu m’as envoyée, c’est la première que tu envoies ? C’est comme ça que tu fais à tous les cours ? T’as vu comment tu perturbais le cours ?!
- Ah non m’dame, j’ai rien fait !
- Tu permets, je t’ai vu !
Je ne lui ai pas dit que c’était la première que je recevais de ma carrière. J’étais vexée. Là, il a commencé à perdre pied et je lui ai dit :
- Bon écoute, je vois bien que c’est comme ça à tous les cours hein ! Tu viens, on va aller voir le directeur.
Il avait déjà dû avoir des trucs…
- Non m’dame, non m’dame !
- Ah ! Bon écoute, j’suis obligée de lui dire, tu me donnes ton nom !
- Non m’dame.
-Non ? Alors on y va ensemble. »
Et le prof se disait : « Qu’est-ce qu’elle fabrique ? » parce qu’il attendait que je fasse mon compte rendu.
Bon, je n’ai rien fait, j’ai simplement dit au directeur : « Il y a du fouillis, il y a de tout ! » Mais je n’ai pas donné de nom, rien du tout ! Et à propos du jeune prof, j’ai dit au directeur qu’il n’était pas fait pour ça ! Finalement, il a fini dans une bibliothèque. On a essayé de le recaser ailleurs mais il était heureux ! Il ne pouvait pas, il ne pouvait pas être professeur, ce n’était pas possible, il ne voyait pas les élèves.
L’ouïe
« Et là, les bottes, je les entends encore et j’ai mis longtemps à me dire qu’il faut pardonner, très longtemps »
La Défense j’y allais tout le temps, j’allais sur la dalle comme ils disent.
Tiens une sensation terrible, visuelle et auditive. J’ai entendu les bombardiers à Dijon, je savais reconnaître un bombardier qui arrivait. Après le 11 septembre, sur la dalle, on était des centaines à midi. Il y avait un monde fou qui sortait de la société générale et compagnie… Quand le ciel est bleu, bleu, bleu, avec pas un nuage et qu’un avion passait trop bas, et c’est arrivé plusieurs fois, on s’arrête tous, tout le monde, en silence, tout le monde regarde le ciel, mais tous !
Comment avez-vous vécu le 11 Septembre ?
Terrible ! Terrible parce que je devais être dans ma chambre en train de préparer de la catéchèse et puis une autre de mes compagnes vient et puis elle me dit : « Viens voir, viens voir ce qui se passe à la télé » c’était pas du tout son style, elle n’aimait pas la télé ! Je lui demande : « Qu’est-ce qui se passe à la télé ? ». Alors au début je me suis dit, ce n’est pas possible, c’est de la fiction « Regarde ce qu’il se passe. Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! [En boucle]» Alors là vraiment, on a été marqué quand même, d’autant plus marqué que je vous donne cet exemple de la défense où chaque fois qu’il y a un avion qui passait bas, tout le monde, mais tout le monde, hop ! Figés ! Ah oui, ça ! J’ai été marquée et puis en plus en Amérique ils n’ont jamais connu de bombardement, jamais ! Les Américains ils sont venus en France nous sauver ! Un jour, une femme disait « Ouais ! Les Amerlocs… »
Ah ben non ! Moi ils m’ont sauvée les Américains ! Je les ai vu arriver et ça a été fini les bottes des Allemands dans la rue, je les ai plus vues. C’était d’autant plus frappant car ils ne savaient pas ce que c’était d’être envahi sur leur sol, ils ne savent pas ce que c’est la guerre ! Ils l’ont vécue ailleurs ! Mais chez eux, ils n’ont pas eu des trucs comme ça (en parlant des deux tours), c’est innommable et puis les gens qui sautaient des fenêtres, les pompiers qui sont restés dedans…
La guerre
Sachez au moins que ça existe mais pourvu qu’il y en ait pas d’autres, la guerre, c’est affreux, c’est vraiment affreux puis les juifs dans ma rue, les gens arrêtés. Celle qui me fait faire les tests, quand elle m’a fait faire le test du village qui est pas mal prégnant quand même, il faut se mouiller là , elle m’a dit « Est-ce que tu permets que j’enregistre ? » j’ai dit : « A condition que ça ne serve qu’à toi » et elle m’a dit « C’est quand même bizarre, il y a un truc que je comprend pas : tout ce que les autres mettent à droite, toi tu le mets à gauche. Ah, est-ce qu’il s’est passé quelque chose dans ta vie qui a fait que ça a été un tournant ? » Je lui dis « Oui la guerre, la guerre ».
A ce moment là, j’ai attrapé la tuberculose, on mangeait rien, on avait la gale du pain tout ce que vous voudrez, bon l’envahisseur qui était là… et là, les bottes, je les entends encore et j’ai mis longtemps à me dire qu’il faut pardonner, très longtemps. J’suis allée quand même à Drancy avec des élèves. À ce moment là j’me suis dit « C’est bon, ça y est c’est passé » mais j’ai mis 40 ans. Les « boches » maintenant je le dis plus mais je le disais avec violence, je trouvais ça moche mais je l’avais tellement vu. Elle m’a dit : « Ce n’est pas normal, il doit y avoir une scission dans ta vie » je lui ai dit « la guerre » et ça c’est une chose que je ne vous souhaite vraiment pas, il faut savoir que ça existe. Quand vous entendez des gens qui sont négationnistes, t’as envie de leur tordre le cou, ce n’est pas possible, ça existe encore, on y va à Buchenwald et à Dachau, on peut visiter puis il y a des témoignages. Je suis allée à Jérusalem où il y a tous les visages des petits enfants, vous sortez de là, vous restez une demi-heure en silence, vous dites plus rien.
Les élèves ne voulaient pas croire, tu sais, quand on vend les timbres anti-tuberculeux :
- « Ma sœur vous nous en prenez ?
- Oui, bien sûr. Mais vous savez ce que ça veut dire ? »
Oh, la tuberculose ils s’en fichaient.
Attendez, moi je l’ai eue et je l’ai eue pendant la guerre parce que j’avais faim.
On n’avait même pas de pain, c’était du seigle noir, alors on attrapait toutes les maladies qui passaient. C'était effrayant, on a vraiment connu la faim !
J'ai été malade pendant un an, je sais pas comment mes parents ont fait pour me sauver, c'était tangent. Alors à ce moment-là j'ai été maigre [rire].
Le goût
« SLURP! Comme ça, avec les mains ! »
Je venais de perdre maman, je n’avais pas été à la promenade scolaire et la supérieure m’avait dit « Écoutez ! Il y a l’enseignement catholique qui organise un voyage de trois semaines : Rome, Venise... » Je n’avais pas de carte d'identité à l'époque et on m'a dit que je devais en faire une dans les deux jours. Maman travaillait à la préfecture. J’y suis allée et là j'ai eu un coup de piston ! J'ai dit « Je suis la fille de Madame Boudon, je pars en voyage et je n’ai pas de carte d'identité » On m'a demandé si j'avais des photos, j'ai répondu oui et en deux jours ils m’ont fait une carte d'identité ! Superbe ! Mais ils pleuraient, ils aimaient beaucoup maman mais bon ça c'est autre chose.
Je vous passe les détails sur Rome, les antiquités, tout ça ! Le directeur de l’enseignement catholique parlait couramment l’italien et parlait l'italien pour ceux qui comprenaient et le français pour les autres mais tout le monde croyait qu'il était italien. À un moment donné on était à Venise, j’étais avec une autre compagne et je lui dis « On fait les vieux quartiers ». C'est ça que je voulais voir : les vieux quartiers. Les vieux quartiers des peintres avec beaucoup de couleurs : le vert, le rose, c’est très coloré.
On avait soif et on s'est acheté une pastèque, on était en costume noir. On a mangé une pastèque fraîche…SLURP! Comme ça, avec les mains ! Ça faisait des sensations !
Anecdotes de classe
« Je lui ai fait faire un texte sur les différentes façons de dire merci. Elle m’a fait un chef d’œuvre ! »
J’ai les sens très développés. Pour le moment ! Peut être qu’avec le temps ça va partir ! Je suis donc très sensible à un tas de choses… Dans une classe, il y avait une fille qui mettait du patchouli. Les élèves ne pouvaient pas le supporter et moi non plus d’ailleurs. Nous étions en plein mois de février, il faisait un froid de loup. Un jour, j’ai ouvert toutes les fenêtres ! Je lui avais souvent dit : « Arrête de mettre du patchouli, on ne peut pas le supporter ! » Ça vous… harck !
J’ai donc ouvert les fenêtres ce jour-là et tout le monde a hurlé : « Waahh, on a froid ! ». Depuis ce jour, elle a arrêté de mettre du Patchouli…
J’avais deux jumelles une année. J’étais à la maison mère, elles étaient pensionnaires. Elles étaient brillantes, 18 de moyenne. J’avais dit à l’une d’elles : « Tu peux faire mieux ! » et elle m’avait dit : « Ca va pas ! Vous m’avez regardée ! J’ai 18 de moyenne ! ». Elle avait raison ! Elles étaient impertinentes mais je les aimais justement parce qu’elles avaient la niaque. Elles me faisaient des farces et je leur rendais bien ça ! L’une d’elles : Monique ou Christiane, (je ne sais plus!) avait fait une grosse bêtise ! Je lui ai donc donné un texte à étudier. En réponse, elle me dit : « Merci ! » sur un ton complètement insolent ! Je ne lui ai donc pas donné un texte à étudier mais je lui ai fait faire un texte sur les différentes façons de dire merci. Elle m’a fait un chef d’œuvre ! Comme Cyrano ! Une merveille ! Une merveille cette punition ! Je l’ai toujours en tête. L’une d’elle est psychologue à Montréal et l’autre je ne sais plus très bien. Elles sont toutes les deux dans le médical. Je la revois dire tout ces « merci »
Le camp avait lieu vers Tarascon sur Ariège, à Ussat les bains exactement. Comme activité, il y avait de l’équitation (je n’étais jamais montée sur un cheval et je suis finalement montée), du kayac et de la spéléo. Quand je suis arrivée, le directeur s’est dit que la bonne sœur allait faire tout ce qu’on lui demanderait. Il aurait voulu que je garde son môme de 3 ans et que je fasse la comptabilité. Je suis nulle en maths! Je dis ça aux monos, qui me disent, alors qu’on ne se connaissait pas : « Ca va pas ! T’es pas venue pour ça ! Il faut qu’on réagisse! Qu’est ce que tu sais faire ? » En cheval j’ai peur ! Le canoë : je ne sais toujours pas nager !
J’avais eu la chance, ici, sur Toulouse, de connaître la fille de Casteret. Norbert Casteret, le grand spéléologue qui a découvert les sources de la Garonne avec la fluorescéine. Sa fille faisait ses études avec ma sœur qui m’avait dit : « Marie Casteret est par là ! » Et je lui ai répondu : « Nom d’un chien ! Elle ne peut pas nous amener faire des trucs dans les grottes ? » J’ai donc fait de la spéléo avec Casteret. Il avait 73 ans à l’époque. Si vous l’aviez vu descendre à la corde ! Il m’a éblouie ! Un philosophe, un homme qui avait l’essentiel de la vie. Il m’a beaucoup appris.
Il a donc organisé des petits groupes et nous avons fait de la spéléo, mais de la spéléo sauvage ! Dans des grottes que personne ne connaissait. Au moment où on s’y attendait le moins, il prenait sa lampe et mettait la lumière rasante et nous voyions apparaître un lion rugissant…
J’ai donc pu faire de la spéléo avec les adolescents du camp grâce à Casteret. Les monos m’avaient poussée à le dire au directeur. Christian, 1,92m qui avait son brevet de spéléo m’avait dit qu’il voulait que je vienne avec lui parce qu’il était tout seul ! Moi je n’avais pas de diplôme mais il m’avait dit que je fermerais la marche. Et c’est donc ce que j’ai fait. Mais j’ai eu peur parfois ! Quand vous basculez dans le noir, que vous êtes la dernière, dans le noir, et que vous avez perdu l’échelle, et bien là, il n’y a plus de Monique ! J’ai eu très peur ! Mais j’ai adoré !
Casteret était philosophe et poète, et il ne le savait pas. Il a écrit parce qu’il devait vivre de ses livres puisqu’il avait perdu sa femme au moment où sa dernière est née.
Il nous disait : « Maintenant on éteint tout et on écoute ». Ça fait un drôle d’effet d’être au centre de la Terre, dans le noir, avec 300 mètres au-dessus de soi et les gouttes d’eau… que les gouttes d’eau… c’est une expérience… Mais ça va quand ça dure pas, parce qu’il y a un côté angoissant ! Moi qui n’ai aucun sens de l’espace, je me demandais comment il faisait pour s’y retrouver ! Il vous semble que tout est pareil mais non, tout n’est pas pareil. Je me souviens qu’une fois, j’avais un peu glissé en voulant prendre des photos et Casteret qui roulait les « r » comme les gens des Pyrénées, m’avait dit : « Faites attention ! Il y a un gouffre de 30 mètres ». À moi les murs !
La vache
« Pose un peu ta pensée »
Cette petite vache a une histoire.
J’étais très malade une année, j’étais en Angers. On ne trouvait pas ce que j’avais. J’ai cru que j’avais un cancer des ganglions. J’ai été opérée et tout est allé finalement bien. C’était en 85. On m’a bien soignée à Purpan ! Après mon hospitalisation, je suis allée me reposer à la maison mère et à Noël une sœur qui vivait avec moi à Angers m’a apporté une petite vache. Et c’est symbolique car les vaches, j’en avais toujours eu peur. J’avais peur des vaches, je suis une fille de la ville ! Si j’avais été de la campagne je n’aurais pas eu peur des vaches. Je suis quelqu’un de très intellectuel donc ça fonctionne toujours là dedans. Je suis âgée, j’ai 75 ans mais dans ma tête je n’ai pas passé le cap de me dire : « Je suis une vielle ». Souvent, la sœur qui vivait avec moi à Angers me disait : « Pose un peu ta pensée ». Et je lui expliquais que pendant les vacances, je jouais à la vache : quand je peux, je m’installe dans un pré, je m’allonge de tout mon long, j’essaie d’avoir un bel arbre au-dessus de moi parce qu’on y voit et on y ressent tellement de choses, et je joue donc à la vache, c’est-à-dire que j’essaie de ne penser à rien ! Voilà ! C’est ça jouer à la vache ! Et ça, elle savait que pour moi c’était très symbolique, elle m’avait dit : « Ecoute, t’es malade, joue à la vache ! » J’ai gardé cette vache parce que je trouvais que c’était une amitié qui me comprenait bien.
Nous allions avec les élèves en forêt, en Anjou, dans la très belle forêt de Chandelais. Nous y allions en automne ou au printemps avec la prof de Bio. Moi je disais toujours aux élèves : « Mouillé ou pas mouillé, allez hop on se met par terre ». Ils étaient étonnés ! Mais on se couchait et on regardait les arbres, les oiseaux, ah la la…Une fois on est tombé sur la fin d’une chasse à cour, on entendait les cors. Les senteurs : les champignons, les feuilles mortes, le crottin aussi parce qu’il y avait des chevaux qui passaient par là… Quand on joue à la vache, il y a pratiquement toutes les sensations en éveil : auditive, visuelle, olfactive, le toucher n’en parlons pas ! Le goût peut-être moins…encore que moi j’aime bien sucer une petite herbe. Elles y passent toutes les sensations !


